Groupement Associatif de Protection des Personnes Encombrées de Surefficience Mentale
Association déclarée sous le N° 0302020677, loi 1901

 

 

À la manière de Francis Ponge


Peinture d'Yskany


Le sucre
Hommage à Francis Ponge !

Dans une parallélépipédique boite de métal jaune, dont ils reproduisent à plaisir l'algoritmie, sont contenus des dizaines de ces autres parallélépipèdes qu'on prend plaisir à laisser glisser délicatement dans le café, ou toute autre boisson chaude, ou froide.

Sens dessus-dessous, individuellement, la pièce n'a pas de dos ; et elle offre à chacun une face immaculée.
Je n'irai pas jusqu'à qualifier sa blanche simplicité de franchise, car elle la dissimule parfois dans une robe de papier, se découvrant avec réticence sous les doigts, comme une jeune mariée effarouchée.

Puis ce morceau descend plus ou moins lentement dans le liquide ( selon le principe d'Archimède, tout cela dépendant de son volume, sa densité étant toujours, à quelque chose près, semblable... ) et vient mourir au fond du récipient ; c'est parfois un humble verre à moutarde, qu'il déguise alors un temps en rivière de diamants.
À moins que, sous la spirale créée par la petite cuillère, essaime d'abord une pluie scintillante d'étoiles minuscules.
C'est toute la beauté d'un réceptacle transparent !
Puis il fond de plaisir. Parfois, il exprime son extase en expirant quelques petites bulles discrètes qui viennent fleurir la surface.

Ce bloc, cette bribe d'identité, est grégaire. Tout son être ne paraît viser qu'à un seul but : recréer l'entité première ; et supporte sans rechigner l'accumulation, voire le surnombre : d'abord de par sa forme, qui lui permet d'entretenir de nombreuses accolades ; et aussi de par cette étrange alchimie qui fait que son volume se réduit au fur et à mesure qu'il se multiplie ! Ainsi expliquerais-je l'erreur commune aux distraits et aux gourmands, qui fait contenir aux tasses comme aux bols ou aux bocaux de confiture plus que leur volume initial... Le saccharose morcelé s'accommode très bien du voisinage et ne laisserait pour rien au monde un parent dehors. Jusqu'à vingt de ces congénères, m'a-t-on dit, une petite tasse de bar peut contenir, pour peu qu'on ait l'élégance de les arroser largement.

Massive, l'entame oblongue ( ou cubique ) de sucre n'a pas de peau, sans être pour autant, et contrairement à son apparence première, tout d'un bloc, entière.
Tout d'abord, ce roc est morcelé. Nous l'avons dit et redit, souligné : oui, il reproduit ainsi à l'infini la même mise en Abymes...
Si l'observateur s'entête, il verra que ces petits blocs eux-mêmes, sont constitués d'un agglomérat de particules qui se déposent sur les doigts, qu'on peut appeler à juste raison "cristaux", puisqu'ils crissent sous la dent lorsqu'on lèche ceux-ci ( les doigts ) rapidement.

Bonne pâte, le sucre se noie pourtant dans un verre d'eau, et, face à quelque magouille, dont il s'accommode pourtant très bien, secrètement, peut devenir très collant, et se rembrunir rapidement à la chaleur si on lui refuse l'amitié d'une rondelle de citron...
D'abord, il voit rouge, puis brun... Puis il entre dans une colère noire et se met à bouillir ; pustuleux à souhait, vérolé, troué, il fume, enfle puis crève. Et recommence, jusqu'à ne plus exhaler qu'une épaisse vapeur noire au-dessus du cratère d'aluminium. Apaisé, il redevient bloc, mais de lave calcinée, compact, dur et adhésif. Un roc redoutable. Intouchable. Inaccessible. En un mot : inmangeable.
C'est qu'il supporte très difficilement la solitude...

N'oublions pas le sucre !

Lauranne

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