Le
sucre
Hommage à Francis Ponge !
Dans
une parallélépipédique boite de métal jaune,
dont ils reproduisent à plaisir l'algoritmie, sont contenus des
dizaines de ces autres parallélépipèdes qu'on prend
plaisir à laisser glisser délicatement dans le café,
ou toute autre boisson chaude, ou froide.
Sens
dessus-dessous, individuellement, la pièce n'a pas de dos ; et
elle offre à chacun une face immaculée.
Je n'irai pas jusqu'à qualifier sa blanche simplicité
de franchise, car elle la dissimule parfois dans une robe de papier,
se découvrant avec réticence sous les doigts, comme une
jeune mariée effarouchée.
Puis
ce morceau descend plus ou moins lentement dans le liquide ( selon
le principe d'Archimède, tout cela dépendant de son volume,
sa densité étant toujours, à quelque chose près,
semblable... ) et vient mourir au fond du récipient ; c'est
parfois un humble verre à moutarde, qu'il déguise alors
un temps en rivière de diamants.
À moins que, sous la spirale créée par la petite
cuillère, essaime d'abord une pluie scintillante d'étoiles
minuscules.
C'est toute la beauté d'un réceptacle transparent !
Puis il fond de plaisir. Parfois, il exprime son extase en expirant
quelques petites bulles discrètes qui viennent fleurir la surface.
Ce
bloc, cette bribe d'identité, est grégaire. Tout son être
ne paraît viser qu'à un seul but : recréer l'entité
première ; et supporte sans rechigner l'accumulation, voire le
surnombre : d'abord de par sa forme, qui lui permet d'entretenir
de nombreuses accolades ; et aussi de par cette étrange alchimie
qui fait que son volume se réduit au fur et à mesure qu'il
se multiplie ! Ainsi expliquerais-je l'erreur commune aux distraits
et aux gourmands, qui fait contenir aux tasses comme aux bols ou aux
bocaux de confiture plus que leur volume initial... Le saccharose morcelé
s'accommode très bien du voisinage et ne laisserait pour rien
au monde un parent dehors. Jusqu'à vingt de ces congénères,
m'a-t-on dit, une petite tasse de bar peut contenir, pour peu qu'on
ait l'élégance de les arroser largement.
Massive, l'entame oblongue ( ou cubique ) de sucre n'a pas
de peau, sans être pour autant, et contrairement à son
apparence première, tout d'un bloc, entière.
Tout d'abord, ce roc est morcelé. Nous l'avons dit et redit,
souligné : oui, il reproduit ainsi à l'infini la même
mise en Abymes...
Si l'observateur s'entête, il verra que ces petits blocs eux-mêmes,
sont constitués d'un agglomérat de particules qui se déposent
sur les doigts, qu'on peut appeler à juste raison "cristaux",
puisqu'ils crissent sous la dent lorsqu'on lèche ceux-ci ( les doigts
) rapidement.
Bonne
pâte, le sucre se noie pourtant dans un verre d'eau, et, face
à quelque magouille, dont il s'accommode pourtant très
bien, secrètement, peut devenir très collant, et se rembrunir
rapidement à la chaleur si on lui refuse l'amitié d'une
rondelle de citron...
D'abord, il voit rouge, puis brun... Puis il entre dans une colère
noire et se met à bouillir ; pustuleux à souhait, vérolé,
troué, il fume, enfle puis crève. Et recommence, jusqu'à
ne plus exhaler qu'une épaisse vapeur noire au-dessus du cratère
d'aluminium. Apaisé, il redevient bloc, mais de lave calcinée,
compact, dur et adhésif. Un roc redoutable. Intouchable. Inaccessible.
En un mot : inmangeable.
C'est qu'il supporte très difficilement la solitude...
N'oublions
pas le sucre !
Lauranne
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