GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

La sirène de Renoir

Alors que j'avais trois ans, ma mère ayant pris rendez-vous avec son médecin me confia quelques heures à l'institutrice du village. Elle me laissa donc devant la grille de l'école en m'indiquant la porte vers laquelle je devrais me diriger. Je fis quelques pas dans la cour, essayant malicieusement d'échapper à son regard, puis gravis les marches par lesquelles j'entrais dans une grande salle de classe.

Je ne fis aucun bruit. L'institutrice occupée à son bureau ne me remarqua pas. Je découvrais et détaillais longuement la pièce, puis me dirigeais discrètement vers des herbiers et un présentoir à papillons. Je reconnaissais là des espèces indigènes connues : une piéride du chou, un vulcain, un machaon porte-queue, une petite-tortue, etc. Y étaient mêlés des papillons étranges, exotiques, aux couleurs et à l'envergure spectaculaires.

L'institutrice m'aperçut, se leva et vint près de moi. Je lui demandais le nom de ces insectes inconnus et leur provenance.

Puis elle me demanda ce qu'il me plairait de faire. Je lui répondis que j'aimerais peindre.

Elle m'installa à une table, m'apporta des pastilles de couleur, quelques pinceaux, un verre d'eau, un buvard, des feuilles et s'assit à côté de moi. Le premier contact avec l'outil fut rude : mes doigts étaient maladroits, la préhension difficile. Je fis mon premier essai en plongeant le pinceau dans l'eau du verre, le plaçant ensuite dans la pastille, portant enfin une marque sur la feuille. Je nettoyais ensuite les poils en les retrempant dans l'eau, puis les séchais sur le buvard où j'avais remarqué les traces déjà laissées par d'autres sans qu'elle n'ait rien à dire...
L'institutrice avait commencé à émettre quelques conseils, mais s'était tue assez rapidement. Il ne semblait plus que sa présence fut nécessaire : elle se contentait de m'observer, silencieuse et admirative...

Les quelques essais suivants consistèrent à maîtriser tant bien que mal la trace, à quantifier le volume d'eau gardé dans le pinceau, à mélanger plusieurs couleurs... à défaut des pastilles supplémentaires, l'institutrice me fournit une autre feuille.

Renoir : " La petite fille à la gerbe ". 1888. Musée de Sao Paulo, Brésil "Torse au soleil", Renoir, 1875, Musée d'Orsay, France

Je lui dis que j'étais maintenant prêt à peindre et lui demandais pour cela de placer une "belle" feuille devant moi, ce dont elle sembla assez surprise. Elle s'imaginait probablement que les essais que j'effectuais représentaient pour moi une peinture. Elle me demanda alors ce que j'aimerais figurer. Je lui répondis que je désirais peindre une petite sirène. Cette sirène était inspirée d'un tableau de Pierre-Auguste Renoir que j'avais détaillé quelques temps plus tôt dans une vitrine. Il représentait une jeune fille assise dans l'herbe, ne laissant apparaître que le haut du corps. J'imaginais que si la partie antérieure était cachée, c'est parce qu'elle demeurait dans cette herbe printanière, haute et légère, aux reflets bigarrés, un peu comme une sirène dans l'eau. Observant le tableau, j'avais admiré la tendresse de ce corps qui semblait se fondre dans un écrin naturel : les reflets et les touches impressionnistes sur la peau m'avaient fait penser à l'eau, à sa lumière réfléchie, à ses reflets, aux couleurs qu'elle restituait à la manière d'un miroir vivant... Il m'avait été impossible d'évoquer immédiatement cela et j'en étais malheureux. L'occasion m'était précisément donnée de le faire...

Je peignais donc cette petite sirène qui n'eut formellement et très paradoxalement rien du symbolique des autres enfants (qui figurent une maison en réalisant un triangle, un carré, etc.); j'y introduisais l'idée de superposition : concept a priori également impossible à concevoir pour un enfant de mon âge. Le fond participant de surcroît à une réflexion élaborée et tangible, ce qui était encore moins possible à imaginer...

À trois ans, en principe, on commence tout juste à gribouiller et à écraser les pinceaux ou les crayons dans sa bouche.

" Je suis la sirène "

J'entends encore l'institutrice dire très sérieusement à ma mère, à son retour, que j'étais quelqu'un qui possédait de grandes qualités, de très sensible et de très intelligent. Elle n'avait jamais vu une telle peinture, plus largement une telle rapidité à apprendre, même chez les plus grands de sa classe; ce dont ma mère fut assez heureuse. Mais il sembla qu'elle eût des difficultés à comprendre ce que cette personne était précisément en train d'évoquer. Elle aurait dû oublier ce sentiment de fierté immédiate et porter une attention plus particulière à ce que venait de lui dire cette institutrice...

J'avais effectivement fait preuve d'une certaine finesse en m'inspirant d'une œuvre de maître, par la timide mais immédiate maîtrise des outils, par la procédure : méticuleuse, réfléchie, ordonnée, supposant la compréhension et le respect de principes que d'autres enfants intégraient habituellement après de nombreuses années et de multiples expériences infructueuses; par la compréhension d'emblée de concepts impossibles à imaginer pour un enfant de mon âge : l'idée intuitive que deux couleurs mélangées pourraient en former une troisième, les concepts de superposition de formes et de repésentation réaliste d'un corps; l'effort dans le respect des proportions, des couleurs; la hiérarchie du trait, la composition et la bonne taille du personnage dans la page...

J'étais effectivement quelqu'un de sensible, cette finesse s'appliquant à d'autres domaines de réflexion et pas seulement à la peinture...

J'intégrais quelque temps plus tard le cours préparatoire. J'avais déjà vidé la bibliothèque et je savais parfaitement lire, mais ignorais que j'étais différent. J'ai feuilleté mon manuel de lecture au retour du premier soir de CP, fort amusé de découvrir que les vingt premières leçons ne comportaient que des bribes de mots ou une seule phrase. Je n'eus aucun mal à le détailler jusqu'à la fin (la dernière leçon étant constituée d'un texte de deux petites pages que j'absorbais une fois arrivé à la maison), et il fut clos.

Lors des premiers jours de classe, très excité, je bousculais les autres enfants y compris les plus grands s'ils tardaient à répondre dans les deux secondes ! La maîtresse (une autre) exaspérée me demandant rapidement et à répétition de me taire, ce que je fis... sous peine d'être définitivement exclu. Je dus donc me fondre dans la masse. Là se termine simplement ce que je considère comme la première partie de ma vie.

Je me suis ennuyé durant l'ensemble de mes études, ai refusé de passer un par un tous mes diplômes, n'ai jamais ouvert un seul livre de ma scolarité; cependant, et bien qu'étant issu d'un milieu modeste, j'ai intégré sans trop d'effort la promotion la plus prisée d'une grande école.

Je me suis redécouvert environ 35 ans plus tard... Sans vraiment de souffrances... L'on peut apprendre et comprendre à nouveau très vite avec un peu de courage, et ressentir à nouveau cette sensation si particulière de ne plus avoir à réfléchir (c'est du moins la mienne). Pour apprendre et comprendre ce que d'autres, de toute manière, ne pourront jamais...

Benson