GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Heïdi grandit

Heïdi grandit, texte de Lauranne

D 'abord, je suis née.
Ça ne paraît rien, comme ça, mais c'est déjà du boulot, de naître !!

D'ailleurs, si j'avais su, je ne l'aurais JAMAIS signé, ce foutu CDI.
Comme je n'en ai aucun souvenir, je soupçonne mes parents d'avoir profité d'un moment d'égarement de ma part (probablement celui où, attirée vers la lumière rose, j'ai tendu la main vers la paroi… Comment aurais-je su que je faisais " tope là " avec ceux du dehors ??).

Trois jours après, ma mère renversait la Dauphine toute neuve dans une ornière du Djebel et se faisait semer par l'armée.
Et, perchée dans un arbre avec moi, toute l'après-midi, ma mère me sommait déjà de fermer ma gueule.

Remarquez, je dis ça. Je n'en ai aucun souvenir. Je n'ai su les détails de cette piètre histoire de ma naissance qu'une trentaine d'années plus tard, tant l'anecdote devait paraître insignifiante à tous.
Sur l'insistance d'un de mes frères, tout nouveau père à ce moment, et qui s'étonna : " A trois jours ? T'as versé dans le fossé avec un bébé de trois jours ?? " ma mère ajouta qu'elle savait peu conduire, et que la voiture était neuve, d'où l'inquiétude de mon père à l'époque " La voiture n'a rien ? ", lequel se justifia en rigolant sous le regard étonné de mon frère. " Ben oui. Elle venait d'être achetée. Elle n'était pas encore payée ! "…
Ce n'est que maintenant, avec ce double recul, que je réalise que mon frère fut le seul à interroger.
Moi non plus, je ne trouvai rien à redire.

Mes parents venaient d'arriver en Algérie. C'était la guerre.

J'ai marché tôt, paraît-il, et d'un seul coup.
Mon père arrivait de permission. J'ai marché vers lui. J'avais 10 mois.

J'avais intérêt à faire vite. Ma mère était enceinte de ma sœur et, quatre mois plus tard, tout le monde s'est retrouvé sur un bateau pour la France.
Ma sœur a fait mieux que moi : elle est née à l'arrivée, sans attendre les 7 mois réglementaires. Il a fallu la nourrir au compte-gouttes.

Après, j'ai eu des bébés tous les un ou deux ans, sur 10 ans, à cause de maman. J'en ai perdu une en route. Celle-là, je n'ai pas eu à m'en occuper.
Mais, vous savez, je n'étais pas une bonne mère.
Je ne le suis toujours pas, puisque je n'ai pas d'enfants.
Je n'ai jamais vraiment aimé les enfants. Ça casse vos jouets, ça bave et ça crie, ça fait des bêtises, et on se fait gronder à cause d'eux, parce qu'on ne les a pas bien surveillés.

À la Maternelle, il fallait faire la sieste. Il fallait faire tout le temps la sieste. Je regardais les grands enfants dans la cour, sous le rideau.
Quand l'un des enfants ne dort pas, il va avec la maîtresse. Celle-là, elle apprend à faire des pompons. Probable que je dormais, parce que je n'ai jamais été invitée à aller faire des pompons.
Je me rappelle bien le gros pompon en laine bleu-marine qu'elle a rapporté, une fois, l'autre.
Je me suis demandée comment on faisait les pompons.
Plus tard, j'ai regardé dans un livre, et j'en ai fait. Mais ce n'était pas pareil.
Et je n'avais pas assez de laine. C'est cher, la laine.

Une fois, j'ai eu plein de couleurs sur ma table. Alors j'ai tout mélangé pour voir quelle couleur c'était. J'ai eu de la couleur caca. Et tout le monde a fait " Mais qu'est-ce que tu as fait ? " en m'expliquant que mélanger ne se faisait pas. Il y avait aussi un petit garçon dont j'étais amoureuse. Il était très brun, comme en Algérie.

Parce que là, c'était la Maternelle en France.

Avant, j'ai été aussi à la Maternelle en Algérie. Une fois, j'ai volé le landau en pâte à modeler d'un " grand " parce que moi, je n'y arrivais pas. Une fois, j'ai dessiné BP au tableau, pour avoir un Bon Point. Et en vert, comme le Bon Point.
Personne ne m'a montré. J'étais fière. J'ai eu un Bon Point.
Mais je ne savais pas bien à quoi ça servait. Parce que je les perdais, et je ne savais pas compter. Alors, je n'ai jamais eu de grande image.
Des fois, les parents mettent les Bons Points de leur enfant dans une boîte. J'ai vu ça, plus tard. Quand j'ai été institutrice.
Je ne me rappelle pas qu'on faisait la sieste dans cette Maternelle là. Mais sans doute parce qu'il y avait plein d'enfants mélangés. Ou alors, je dormais.

J'ai fait encore une autre Maternelle. C'est long, les maternelles !
Là, on était autour d'une petite table ronde, avec des jouets dessus. Au fond de la classe.
Il y avait trois rangées de table, pour les autres : Le CP, le CE1 et le CE2. J'ai appris à jouer avec des jeux de construction. Il y avait des clowns en bois, à enfiler sur un piton sans se tromper. Mais on pouvait se tromper, pour voir. Alors le clown avait de grosses épaules, ou de gros pieds. C'est tout. Ma sœur aussi était en Maternelle. Mais, des fois, non. Parce que maman gardait déjà le bébé, alors elle gardait ma sœur aussi. Qui gardait aussi le bébé.

J'ai oublié le CP. Je me rappelle que je voulais écrire tout petit, comme les grands. Et j'ai écrit tout petit, en commençant par gros, et puis de plus en plus petit. Et ce n'était pas facile. Surtout avec un pouce à trois phalanges, en plus.
Et on m'a dit que ce n'était pas bien.
Au CE1, le maître d'école a vu un jour que je soufflais les réponses aux voisins du CE2. Ce n'est pas bien, de souffler. Mais je m'ennuyais.
Au tableau, il y avait que le panneau du CP d'amusant : des fois, le maître le tournait et, de l'autre côté, il y avait 100 cases à la craie, avec un nombre dedans. Ca commençait à un en haut à gauche, et à cent en bas à droite. Et il y avait deux couleurs. J'étais fascinée par ce tableau. Cent était pour moi un nombre immense. Et écrire 100 nombres était un exploit que j'appréciais à sa juste valeur. Je lisais ce tableau de haut en bas, en diagonale, une case sur deux, à l'envers… Je rêvais d'avoir un jour un tableau comme ça pour moi.

Comme le maître a vu que je soufflais, j'ai eu droit à une deuxième mention sur l'étiquette de mon cahier.
D'un côté, il a écrit en bleu " CE1 ", au verso " CE2 ", en rouge. Quand il mettait les deux exercices au tableau, je pouvais choisir celui que je voulais faire. Alors, il changeait le côté de l'étiquette !

En tout cas, c'est comme ça que je me suis retrouvée plus tard en CM2. J'avais 8 ans ½.
Ça, je me rappelle l'âge parce que ça m'a fait redoubler.
Je ne savais pas très bien compter. Enfin, surtout, compter l'âge des gens, et trouver l'année de naissance… Je me trompe toujours dans les intervalles. Je dois compter sur mes doigts. Même pour trouver l'âge de mes enfants, je me trompe. Ils sont grands, maintenant, et eux, ils savent leur âge, alors ce n'est pas grave…
Dans mon école, il y avait même des filles de 14 ans. On les appelait les " Fins d'Études ". Il n'y avait que des filles. Des fois, quand j'avais fini mon travail, on me disait d'aller les aider à faire leurs exercices. J'allais expliquer ce qu'il faut faire. C'est normal, je suis la fille de la maîtresse.

J'ai passé l'examen pour aller en 6ème. Je l'ai eu, et je ne l'ai pas eu. Après, on m'a dit que j'avais mal rempli les papiers, que j'avais mal écrit ma date de naissance et que c'était trop tard.
Je me suis dit que je ne savais pas bien écrire les nombres non plus, alors. Et je me suis demandée quel âge j'avais. En quelle année j'étais née. Je ne savais plus.

C'est pareil, c'est au moins trente ans après, que quelqu'un (mon père ?) a suggéré que ma mère aurait pu falsifier la date pour ne pas avoir à faire de papiers. Parce qu'il aurait fallu demander une dispense…

J'ai " refait " un CM2. Comme ça, je pouvais encore plus faire l'école aux grandes (ou alors c'était l'année d'avant ?).
Finalement, ça arrangeait tout le monde parce que l'après-midi, je gardais mon bébé.
Quand maman l'entendait pleurer, je me levais et j'allais le garder. Je restais longtemps exprès. Parce que ça ne m'intéressait pas, de refaire pareil à l'école.
Mon camarade Didier Nivanen, lui, il était en 6ème. Et j'étais restée avec les petits.
Ca sert à rien de vouloir jouer avec les grands.

De toute façon, je ne jouais pas beaucoup. Déjà que j'avais eu du mal à jouer avec les grands de ma classe, voilà qu'ils étaient partis, et que j'étais toujours la petite, avec les petits de l'année d'avant, qui étaient tous plus grands que moi.

Je ne sais plus si c'est cette année là, ou alors celle d'avant, que j'ai passé les tests avec toute l'école.
L'année d'avant, je crois. Parce que papa m'a dit que Didier Nivanen les avait passé. Je crois qu'il a eu une bonne note.
Je crois qu'il a réussi à l'école. Je crois qu'il a réussi sa vie. Son père et sa mère étaient paysans, mais ils n'étaient pas trop nombreux ; en tout cas, ils n'étaient pas cinq enfants. Alors, il a fait l'Université. Peut-être qu'il est médecin ? Quelque chose de bien, on m'a dit.

Moi ?
Moi, j'ai eu juste.
Juste 136.
Pas assez, on m'a bien expliqué, pour être un génie. Mais assez pour que je me débrouille toute seule à l'école ; et aussi pour que je comprenne qu'il faut laisser les autres être premiers de la classe. Autrement, on dirait que je suis la chouchoute de la maîtresse. Puisque c'est ma mère, même si je lui dis " madame " à l'école. En plus, ce n'est pas juste, de toute façon. C'est normal d'être bonne en classe avec 136. Alors je dois aider les autres.

Je me rappelle : cette année là, Didier Nivanen a gagné un livre à la remise des prix. C'est normal, il était le premier. Et comme Jean-Yves Jossec avait beaucoup travaillé et qu'il avait douze frères et sœurs, et que ces parents étaient divorcés, il a eu le 2ème prix, et moi le troisième. J'ai essayé de lire " Le Livre de la jungle " debout dans la cour, à la lueur du lampadaire ; en douce. Mais je n'ai pas réussi à lire beaucoup.
Alors Didier Nivanen a été appelé, on l'a applaudi, et il a pris un superbe album sur les cow-boys. Puis Jean-Yves Jossec, et je me disais que peut-être, il ne voudrait pas du " Livre de la jungle " parce qu'il n'y avait pas de dessin sur la couverture… Mais je ne vois pas pourquoi il aurait choisi mon prix à la place : " Heïdi grandit ". Alors il a choisi " Le Livre de la Jungle ".

Je n'ai jamais lu " Le Livre de la Jungle ".

J'ai mis quatre ans avant d'ouvrir " Heïdi grandit ".
Et 30 ans aussi pour réaliser que ma mère l'avait acheté pour moi.
Un livre de fille, tiens.

Comme quoi, hein, je suis bête comme n'importe qui.

Lauranne