GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Mes ennemis : l'ennui et l'inaction

Mes ennemis : l'ennui et l'inaction

À mon tour de déposer un témoignage, en espérant que ce voyage introspectif puisse aider un lecteur ou, du moins, lui apporter le sentiment qu’il n’est pas seul.

Je suis née en 1971, dans une famille atypique. Ma mère était atteinte d’une maladie dégénérative ce qui allait se montrer lourd de conséquence pour ma vie future.

Bébé pressé, née bien plus tôt que les 9 mois prescrits, je n’ai eu de cesse que de brûler les étapes, avide de tout découvrir.

Mes premières années se sont déroulées idylliquement, dans un environnement stimulant où j’ai commencé à m’épanouir pleinement.

Quelques difficultés à me lier avec d’autres enfants, vite mises sur le compte d’une timidité, à peine de quoi fouetter un chat en somme…

Mais j’étais heureuse, vivant en vase clos dans la cellule familiale, car je découvrais le savoir, la magie des livres et la saveur inestimable des conversations d’adultes auxquelles on m’autorisait à assister.

Du fait de sa maladie, ma mère bénéficiait de visites de dames de compagnie, venant faire un brin de causette et une bonne action.

J’avais quatre ou cinq ans mais je me rappelle de cette femme d’ambassadeur qui nous racontaient ses voyages en Egypte ou encore les conversations métaphysiques qu’elle entretenait avec ma mère.

J’écoutais, je posais des questions, et passée la surprise des adultes, je pouvais donner mon avis sur différentes questions et, ô joie, il était pris en compte !

Mon entrée à l’école primaire s’est faite sans heurts.

J’y ai découvert que je savais lire et faire des calculs basiques sans apprentissage, juste en observant et en exerçant ma déduction. Tout me semblait si évident que je n’avais pas besoin d’apprendre.

Cette période fut vraiment pleine de grâce. J’avais quelques amies sûres, je poursuivais mes acquisitions intellectuelles à toute vitesse, sous l’œil bienveillant des institutrices et de mes parents.

Le saut de classe avait été envisagé à plusieurs reprises mais refusé par mes parents qui ne voulaient pas me singulariser. J’étais en accord avec leur décision, n’éprouvant pas ce besoin.

Mais qu’importe ces considérations d’adultes, tout me convenait  tant que je pouvais continuer à dévorer toutes les connaissances mises à ma disposition dans et hors de l’école : égyptologie, préhistoire, médecine, littérature, zoologie… tout était bon pour me remplir la tête !

Mes seuls ennemis étaient l’ennui et l’inaction qui me plongeait dans des épisodes de mélancolies profondes.

L’entrée vers le collège s’est logiquement annoncée, j’étais heureuse car c’était la promesse de l’accession à de nouvelles possibilités de connaissances, surtout les langues. J’étais fascinée depuis longtemps par la diversité des langages et très frustrée de ne pas les comprendre et de ne pas pouvoir m’exprimer autrement qu’en français. Je tentais de décrypter la signification des mots étrangers que je pouvais rencontrer mais cela me laissait un goût amer d’impuissance.

Mon chemin était tout tracé : anglais, allemand, langues mortes… voie royale.

Malheureusement, en début de sixième, ma mère décéda, emportée soudainement par des complications de sa maladie.

Nouvelle organisation de vie à prévoir, des difficultés à surmonter…

La perte de ma mère allait s’avérer lourde de conséquences car avec elle, je perdais aussi ma partenaire de discussion depuis tant d’années, la seule personne de mon entourage avec laquelle je pouvais aborder tous les sujets inépuisables qui me trottaient dans la tête, sans risque de déstabiliser un adulte, de le gêner et donc, de me faire remettre à ma place.

Paradoxalement et malgré ce triste événement, l’année scolaire se passa très bien, j’étais contente d’accéder à un niveau plus stimulant même si cela n’allait pas assez vite pour moi. Je traversais toujours des moments d’ennui et de déprime mais cela restait encore gérable tant j’excellais dans le camouflage de mes états d’âme.

L’année suivante, il fut de nouveau question de s’occuper sérieusement de mon cas : saut de classe ou non ?

Faute de décision, il fut décidé par mes professeurs une sorte de prise en charge. Tandis que certains de mes camarades allaient profiter d’heures de soutien dans les matières défaillantes, on me proposait des cours de niveau supérieur dans plusieurs domaines : anglais, français, arts etc…

Je nageais dans le bonheur ! Mes professeurs étaient volontaires pour me dispenser des heures supplémentaires de cours et s’adapter au niveau que je pourrais atteindre.

Malheureusement, mon père s’opposa catégoriquement à cette proposition. Ce fut un rude coup pour moi, incompréhensible. On avait agité devant moi des possibilités attrayantes et soudainement, tout s’écroulait, je renouais avec une réalité qui n’était pas la mienne. L’année se termina mais je commençais à douter de ma vie.

Plus de mère avec qui échanger, un père qui ne semblait pas saisir mes besoins, l’ennui et le manque de stimulation qui se profilait, le tableau n’était pas très réjouissant.

L’année de 4ème fut un réel tournant dans ma cohabitation avec la surefficience (à l’époque on parlait uniquement d’enfant précoce ou surdoué).

En début d’année, j’étais encore « une tête ». Je réussissais dans toutes les matières sans travail, toutes les connaissances entraient dans mon cerveau et se combinaient pour une utilisation optimale, je résolvais des exercices de mathématiques avant même d’avoir abordée les notions en cours, j’avais mes propres systèmes de résolution de problèmes,  je pouvais soutenir une conversation avec un anglais ou un allemand, les dictées musicales faisaient mes délices (ah, l’inoubliable rencontre avec Mozart en cours de musique)… et puis, j’avais mes marottes hors scolaires comme la musique classique, la Renaissance, la physique nucléaire, l’égyptologie, l’astronomie, la préhistoire, j’écrivais des histoires, des romans … le monde du savoir était si vaste, j’étais si avide de connaissances !

En fin d’année, j’étais rentrée dans le moule, invisible, me fondant dans la masse des « moyens ».

Entre temps, je m’étais heurtée à un professeur m’ayant pris en grippe à cause de ma participation au journal du collège, toujours à un manque de compréhension dans mon foyer et aussi à une hostilité croissante de mes camarades de classe. Nous étions adolescents et ma « différence » n’était plus acceptée. Le fossé se creusait entre mes centres d’intérêts et ceux de tout ado normal et, malgré tous mes efforts, je peinais grandement à me fondre dans la masse.

Pire, on m’avait même frappée gratuitement en me reprochant ce que j’étais. Cela s’était déroulé dans une salle de classe, en attendant l’arrivée d’un professeur. Une élève était venue vers moi et m’avait frappé sur le visage avec une règle en m’insultant. Personne n’avait bougé, pas même mes amis. Et c’est avec la rage au cœur que j’avais passé l’heure de cour en ruminant ces événements, le visage zébré de coups.

Après moult réflexion, j’étais arrivée à la conclusion qu’il fallait gommer tout ce qui me singularisait, faire semblant d’être comme les autres et surtout, ne plus penser.

Combien de fois n’ai-je pas rêvé qu’on débranchait enfin mon cerveau ? Si c’était le prix à payer pour avoir la paix et être comme les autres, j’acceptais d’être lobotomiser !

Si seulement ma mère était encore là pour m’écouter et me conseiller !

J’assurais donc le minimum vital pour avoir des notes dans la moyenne et je ne participais plus à rien. Je gardais mes pensées, mes rêveries et mes « marottes » pour mon domicile enfin, pour les moments où j’étais seule, trop honteuse et fatiguée devant mon père qui me reprochait de ne pas être dans la normalité.

C’est à cette époque où j’ai commencé à avoir des « absences ».

En fait, je réfléchis à quelque chose de précis, cela peut-être sur n’importe quel sujet et j’élabore des hypothèses, je fais le point sur mes connaissances… J’arrive à donner le change et à faire croire à mes interlocuteurs que je suis là mais ce n’est qu’une apparence.

À partir de ce moment, je me suis enfoncée dans une spirale de castration intellectuelle telle, que j’ai développé des blocages dans toutes les matières. J’arrivais à peine à aligner 2 mots en allemand, je bégayais en anglais, j’avais fermé les vannes des mathématiques, j’avais réussi à vider mon cerveau.

Mais à quel prix…

Bien entendu, cet état contre nature m’a aussi menée à une spirale de déprime dont je sortais en étudiant solitairement des sujets que je tenais secret, évitant même que ma famille puisse les soupçonner.

J’ai réussi tant bien mal à entrer au lycée, avec à peine le niveau scolaire nécessaire pour passer en classe supérieure, jusqu’en terminale.

Paradoxalement, c’est à cette époque que je me suis mise à beaucoup écrire, lire et dessiner, que cela soit chez moi ou en cours. Cela me permettait d’échapper totalement à la réalité et à ne pas devenir complètement folle.

J’ai brillamment loupé mon bac puis je suis entrée dans une école qui préparait au métier de décorateur-étalagiste. J’ai obtenu mon diplôme mais passées 2 années dans ce métier, j’ai sombré dans une grosse dépression, malade d’ennui et anéantie par le gâchis de ma vie.

J’ai alors entrepris des études de commerce mais, une fois encore, j’ai été reprise par la dépression et par l’ennui profond qui m’assaillait. J’ai tout de même obtenu un diplôme et j’ai travaillé 5 ans en tant que commerciale.

Mais j’allais de période de dépression en période de dépression, parfois abrutie par des psychotropes. Prozac était mon ami.

Exit les pensées, la chimie m’a vidé la tête.

Au bout de ces années, je me suis décidée à prendre le taureau par les cornes et  je me suis inscrite à la fac pour entreprendre des études en sciences humaines. Et là, ce fut une révélation. J’ai été emporté  par les thèses en sociologie, psychologie, sciences de la communication… j’ai obtenu une maîtrise.

Un déclic a eu lieu, j’ai retrouvé le chemin du savoir, l’envie de dévorer des connaissances.

De retour dans la  vie active, j’ai durement renoué avec la vie routinière mais j’ai repris l’étude de sujets qui me passionnent : physique quantique, histoire médiévale etc…

Ces parenthèses me permettent de tenir bon quand je sens que « ça » patine dans ma tête.

Je ne dis pas que la situation est idyllique. Mais aujourd’hui, je suis DRH enfin j’étais DRH, je viens de quitter mon poste par ennui (encore et toujours), décalage trop pesant à vivre, entre autres raisons.

Bien sûr, je n’ai pas pu donner ces motifs pour justifier mon départ.

Comment expliquer à quelqu’un que j’étouffe dans les conversations autour de la machine à café, que j’ai la tête pleine de mes hypothèses sur la physique quantique ou la symbolique religieuse au Moyen Age ou encore la vibration quasi mystique de l’air dans une salle de concert ?

Comment expliquer à quelqu’un que je peux être happée à tout moment par une idée, un détail qui va me mener très loin dans une réflexion intérieure même si nous sommes dans une réunion professionnelle ?

Comment expliquer que j’aimerais pouvoir être comme tout le monde mais que malgré mes efforts je n’arrive pas à appuyer sur le bouton « off » ?

J’ai été suivie par un psychiatre à une période où j’étais vraiment très mal mais il ne savait pas comment traiter « mon cas ».  Ainsi qu’il le disait, « vous réagissez de façons extra-ordinaire à des situations extra-ordinaires » (sic !).

Depuis, j’ai appris qu’il y a des psys spécialisés dans la sur-efficience et ses particularités car c’est une compréhension au-delà d’une simple mesure de QI, ce qui, en soit, ne veut pas nécessairement dire grand-chose.

J’aimerais, comme certain, pouvoir dire que cette particularité est une chance mais je la vis encore comme un handicap.

Je parle de « handicap », même si le terme peut sembler fort. Cela se traduit aussi par une sensibilité exacerbée qui fausse les relations aux autres et la perception des situations. En clair, je suis toujours dans un autre degré de ressenti ce qui est parfois très angoissant. Alors, pour éviter de penser et forcer le bouton « off », je suis hyperactive, toujours occuper à quelque chose, voir, je m’abrutis.

Mais il y a peut-être une lueur pour mon futur.

Je rêve de plus en plus que je me jette par la fenêtre mais qu’au dernier moment, juste avant que je ne m’écrase sur le sol, d’immenses ailes blanches s’ouvrent dans mon dos, leurs battements m’emportent très loin et une délicieuse sensation de félicité envahit tout mon être…

J’ai aussi de bons prétextes à vouloir travailler sur moi et comprendre cette particularité.

Ma fille de 5 ans lit couramment depuis une année, elle fait du calcul, des mots croisés, elle a un vocabulaire et des réflexions très au-dessus de son âge. Mon fils de 2 ans semble suivre les traces de son aînée et montre déjà de grandes capacités pour la musique, se passionne pour les chiffres et les lettres.

Je crois qu’il est temps, pour eux comme pour moi, de faire la paix.

Et j’ai  trouvé deux nouvelles marottes : l’Opéra et les échecs !

Sandrine