GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Confession auto forcée, pour avancer

C'est la première fois que j'ose froidement me poser publiquement comme ayant été trop intelligent. Il y a peu j'ai pris mon courage à deux mains pour reprendre une analyse, et pour dire rapidement et clairement à ma nouvelle psychanalyste ce que je considérais comme le symptôme central de ma maladie intérieure. Le mot courage est cependant peu approprié, quand l'idée de mourir vous obsède à longueur de journée, ça motive... en peut comme est prêt à se jeter à l'eau celui qui est en flammes... Elle a su me donner une réponse géniale qui a démystifié mon angoisse et par la même inhiber certains mécanismes de défenses automatiques en spirale ; j'ai l'impression de pouvoir enfin séparer certains problèmes, et accepter une certaine réalité de mon passé... C'est en vous racontant cela que je finirai ce texte.

Sachez d'abord que ces lignes sont une mise à nu courageuse... si c'est le mot...
Je vais vous raconter tout ça en espérant exorciser une partie de mon désespoir, sur lequel j'ai déjà lentement progressé puisqu'il ne prend plus aujourd'hui, le plus souvent, que la forme d'un profond chagrin.

À 34 ans, J'ai traversé une longue période, la moitié de ma vie, hachischomaniaque à plein temps et alcoolique du soir, avec la conscience diffuse de chercher à détruire, à dissoudre, ma différence.
Je ne me fais pas d'illusion, j'y suis partiellement arrivé, l'alcool est un bon solvant organique. Mon cursus, dans le genre précoce qui se croyait en retard, est des plus bateau, à ceci près que j'ai toujours été très médiocre scolairement. Il faut dire, comme vous vous en êtes peut-être déjà rendu compte, que je suis très "dysorthographique", et pas mal dyslexique. J'ai fait un blocage total sur l'orthographe dès le début, que laborieusement depuis quelques temps, j'essaie de combattre.

Voici un peu de mon histoire.

Dès la maternelle j'ai été très solitaire. Souffrant d'une féroce dépression précoce soigneusement dissimulée pour protéger ma Maman qui avait d'autres problèmes, j'ai d'abord longtemps été la tête de turc à l'école. Je n'ai jamais donné un coup, mais qu'est-ce que j'en ai pris !
Je ne parlais presque qu'aux adultes, mais j'ai vite appris à me méfier aussi d'eux : je me souviens d'un prof de CM1 qui expliquait que le seul mammifère marin était la baleine, naïvement j'ai levé la main pour en citer trois ou quatre autres... Je grince encore des dents en me souvenant de ce prof. Très austère, la barbe en collier, il avait l'habitude de lire les rédactions les plus mauvaises, à son goût, à haute voix, pour faire rire les élèves et en humilier les "auteurs"; on riait, oui, parce qu'il n'était pas question de le contrarier : son fils était dans la classe, et devant tout le monde, certaines fois son père le faisait venir au tableau, enlever ses lunettes et mettre les mains derrière le dos, et il le giflait à toute volée. Je me souviens que pour l'histoire des mammifères, il est allé chercher le dictionnaire en riant, "si vous avez la prétention de m'apprendre mon métier..." disait-il... Il ne me l'a jamais pardonné.
La suite de cette année fut un calvaire indescriptible, aux humiliations systématiques. Il est d'ailleurs remarquable combien des enfants peuvent s'aligner sur le comportement d'un seul adulte, quand il autorise d'extérioriser sa cruauté.

Par la suite, mais cela avait probablement commencé avant, c'est devenu maladif, plus fort que moi : je reproduisais régulièrement ce schéma relationnel. Quand on me parle de "Syndrome de Stockholm" je le comprends intimement. Pour moi survivre est devenu être le plus nul possible, ne surtout jamais froisser... l'intelligence des imbéciles...
Donc, une fois pour toute, je m'étais fait à l'idée que j'étais très mauvais. Mon incapacité à "comprendre" l'orthographe étayait solidement la thèse, et comme je faisais aussi des fautes de calcul en maths...

Toute ma scolarité a été un enfer. Plus je m'isolais, plus je suscitais le mépris des autres, et comme je ne parlais presque qu'aux professeurs...

À la fin de la cinquième, le conseil de classe a décrété qu'il fallait m'orienter en lycée technique, je n'étais pas apte à suivre un cursus normal. Ma mère a réagi, peut-être par orgueil familial, et m'a envoyé voir un psychologue. Le teste de QI a dit quelque chose entre 130 et 140, je ne m'en souviens plus parce que ça a été le prétexte pour ma mère à se déculpabiliser de mon échec scolaire : c'était ma faute puisque j'avais les moyens d'être bon... Elle a décrété que le psy était idiot de vouloir y donner plus d'importance, et n'a plus jamais voulu en reparler. Elle a prononcé une fois le mot "surdoué" avec le commentaire que Dolto avait dit qu'il ne fallait pas l'employer, puis fini. Ça n'a rien changé, à ceci près que le système scolaire public a attendu quelques années de plus pour me rejeter ; mais j'avais eu un indice objectif de ce qui n'avait été jusque là qu'une intuition fantasmatique dont je culpabilisais atrocement. Cela a une lourde importance pour la suite.

Il est à noter que paradoxalement, ma mère, encore, m'avait appelé toute ma petite enfance : son petit génie et que plus tard, quand j'étais devenu vraiment trop mal pour incarner quoi que ce soit de positif, elle m'a expliqué que toutes les mères disent ça à leurs enfants quand ils sont petits, que ça ne veut rien dire, et qu'elle avait eu tort de le dire. Moi, j'avais eu tort d'avoir voulu revenir sur le sujet...

À l'adolescence ma personnalité a commencé à ce scinder en deux pôles, et ça dure toujours aujourd'hui :

Il est à noter, et ce n'est pas moi qui le dit, que vouloir être aimé pour ses performances, quand on traîne de vieilles et profondes blessures narcissiques, mène invariablement à l'échec affectif : l'amour, d'où qu'il vienne, joue un rôle capital dans les mécanismes de "résilience", pour utiliser un concept en vogue. C'est cela qui en fait la magie de l'amour, c'est précisément quand on va mal et que l'on se sent le plus minable, que l'on a le plus besoin d'être aimé. C'est à ceci que l'on reconnaît des sentiments authentiques, ils ne dépendent jamais de notre "admirabilité", ou alors ce n'est pas de l'amour, juste de l'envie, de la vanité par procuration. Les sectes savent très bien tout cela quand elles recrutent.

Donc je me suis écartelé entre un moi grandiose et presque exclusivement onirique, et un moi social dépressif dont la seule gestuelle nerveuse et craintive, ou le parler en mitraillette, suffisait à faire fuir la plupart des gens équilibrés. J'ai mis longtemps à comprendre qu'une timidité maladive pouvait être interprétée comme une attitude hautaine et méprisante, et provoquer en retour mépris et agressivité.

Pendant des années j'ai espéré être simplement fou... Cela aurait fait, pour moi, une explication acceptable à mes problèmes, puisque mon esprit a toujours refusé de se plier à autre chose qu'à ce qu'il comprenait solidement... Et précisément, il n'était pas une seconde disposé à devenir vraiment fou... Quoi que j'aie osé dire ou faire, ce qui reste très modéré vu ma réserve maladive, il a toujours refusé de dérailler, et a toujours été d'une impitoyable lucidité vis-à-vis de mes rêves, comme sur les causes de mes échecs.
La Paranoïa, malgré tout mes efforts pour la séduire, m'est restée étrangère : comprenant souvent les autres mieux qu'eux-mêmes, j'ai toujours su que c'était en définitive à moi que je devais reprocher mes difficultés relationnelles ou sociales. Il y a une grande injustice à être intelligent : c'est toujours au plus malin de s'adapter aux autres, puisque c'est lui qui en a les moyens.
La schizophrénie ? Je l'aurais préférée au déchiquetant du doute identitaire... mais pas la moindre hallucination, pas un son, pas une lumière, et toujours la même exactitude froide, neutre, exaspérante du jugement. J'ai toujours su quand je ne savais pas, et je me force aujourd'hui à ne plus commencer toutes mes phrases par "Je vais sûrement dire une connerie, mais il me semble que...", même si je le pense encore. Je n'ai jamais pu croire une de mes intuitions avant d'en avoir trouvé une expression sérieuse et rationnelle à l'extérieure.

J'enverrai quoi qu'il arrive ce texte après cette nième relecture, car depuis que je l'ai écrit, j'ai plusieurs fois failli l'effacer de rage contre ce que je continue à sentir en moi comment une vanité détestable et folle : comment pourrais-je être intelligent, quand je n'arrive pas à réussir ce qui est à la portée de n'importe qui ? ? ? J'ai plusieurs fois été transi de honte en repensant à ces lignes, et ce sera sans doute encore plus le cas quand elles seront ouvertes à qui voudra les lire.

Cependant, J'ai eu plusieurs chances décisives pour moi.

J'ai appris tôt la valeur de certains absolus par lesquels j'ai pu sortir régulièrement la tête de l'eau : la Vérité et la Justice bien sûr, mais aussi je connaissais la loyauté, la gentillesse, le goût pour la liberté de l'autre au même titre que la sienne (la mienne), et la confiance absolue que l'on peut placer dans certaines amitiés. Oui, j'ai toujours eu, quelles que furent les périodes, un grand talent pour l'amitié... Je crois que je dois ma connaissance des sentiments authentiques à une de mes grand-mères, à laquelle je ne peux repenser sans avoir les larmes aux yeux. Malheureusement ce n'est que récemment que j'ai cessé de repousser les gens brillants. Certes je les attirais mais je savais les repousser encore plus efficacement... à moins qu'ils ne soient aussi névrosés que moi...

Je fais une parenthèse pour vous citer quelques échantillons de cette belle collection de tordus, que j'ai aimé d'amitié, de tout mon cœur, sans pouvoir les aider.
J'en connais un, chômeur et alcoolique, qui retient tout, mais ce qui s'appelle tout, ce qui concerne le cinéma et certaines littératures, de surcroît je ne l'ai jamais entendu, même fin bourré, énoncé un jugement faux.
Un autre : pervers, homosexuel et catholique orthodoxe, c'est à dire avec une âme aux accessoires SM intégrés, docteur en Philo mais RMIste, ne parlant couramment que quatre langues ; il en connaît six je crois, alcoolique aussi, à humour effroyable, d'un cynique tranchant, jouant avec une grande virtuosité de l'absurde... Je pourrais en citer beaucoup mais je finirai par cet autre, qui s'en est pareillement sorti par la révélation de son potentiel par l'électronique. Nul en classe, sauf toujours 20 en maths, à l'époque où il était RMIste aussi il faisait régulièrement autour de 60 secondes au Démineur de Windows, en expert (je suis descendu une fois juste en dessous de 180)...
Pour essayer de survivre j'ai fini par couper avec tous les compulsifs du naufrage que je connaissais, ou du moins suis-je arrivé à le leur faire croire... J'ai aussi une petite poignée d'amis (j'avais écrit mais) de longues dates, qui sont équilibrés.

Pour en revenir aux chances qui m'ont probablement sauvé la vie, j'ai eu aussi, et surtout, pour moi d'avoir plu à quelques femmes... Mon comportement avait l'avantage d'être hautement sélectif : seules celles qui étaient intelligentes et surtout sincères pouvaient supporter ma tendance à exhiber en priorité mes faiblesses, et deviner autre chose caché derrière.
Il y a eu une année, une seule, où je n'ai pas été nul scolairement, la première de fac. Delphe est venue me voir au bout d'un mois de cours, elle m'a dit en pleurant que l'année précédente elle traînait sur les trottoirs, avec les chiens et les clochards, et qu'elle sentait qu'elle n'allait pas arriver à tenir le coup, nous étions en DEUG de bio. Nous nous sommes alliés. Cette année là, grâce à elle, j'ai été un autre... plusieurs 19 aux examens, des maths à la bio animale, tout en refusant de passer les matières où les profs étaient trop mauvais... et avec lesquels j'ai eu quelques engueulades gratinées. (C'est une plaie de mon caractère, quand je prends confiance, une terrible colère rode en moi, je cesse d'être tolérant, et je m'en hais de nouveau...) Le plus beau de cette histoire est que Delphe a partagé mes notes dans les matières basées sur la mémoire.
Malheureusement pour moi, je n'ai pas voulu, ou pas pu, ou pas su, rester avec elle. Elle en a énormément souffert, et moi en même temps, de culpabilité.
Quelques années plus tard nous nous sommes revus, elle ne m'en voulait plus, et elle m'a dit, émue, un grand merci pour lui avoir ouvert les yeux sur ses capacités de réussite, car elle ne s'est pas arrêtée là !
Ma vie amoureuse a souvent ressemblé à cette histoire... à mon excellence près : je suis scolairement retombé dans le gouffre après Delphe, sabotant systématiquement toute chance de m'en sortir. J'ai honte de le dire, mais je ne sais combien de fois j'ai raté en examen en me trompant de lieu ou d'horaire... Encore il y a trois semaines...

L'autre jour, j'expliquais donc à ma nouvelle psy ce dont j'étais certain : que l'obsession fantasmatique de mon Génie était aux cœur du problème.
Car je sais pertinemment que je ne suis pas génial, et j'ai même eu beau essayer d'y croire - à tout prendre la mégalomanie est préférable au suicide - je n'ai jamais pu être dupe, même dans la pire ivresse.
J'ai rencontré de nombreuses personnes, ayant une mémoire infiniment plus puissante que la mienne, ou comprenant les maths bien plus vite que moi... Ce qui caractérise ma pensée, est tout d'abord la distinction stricte que je fais entre ce que je crois et ce que je sais, ce qui sous-entend un perpétuel rebrassage des mêmes questions (comme une sorte de mérycisme mental...), ensuite que ma relation intime au langage n'a jamais eu pour fin que de communiquer, en aucun cas de comprendre, et que je suis maladivement créatif... quand je me le permets...
Par-dessus le marché, j'ai mis longtemps à réaliser que les romans que j'écrivais, et que je perdais - si si ! - ou ne finissais pas, mettaient toujours en scène des personnages dont la monstruosité était de lire les pensées des autres... et qui souffraient atrocement de ne pas comprendre que les autres ne pouvaient en faire autant !

À ceux qui comme moi rêvent de Génie, un autre élément est encore tout à fait indispensable : le goût du travail acharné !
(En relisant ce paragraphe je me rends compte que je ne suis pas encore guéri...)
En tout cas ma psy a eu cette réponse, qu'elle a dû répéter pour que je l'entende : "Mais bien sûr vous êtes génial ! Mais moi aussi ! Évidemment, si je me compare à Mozart je suis foutue ; mais plus dans votre vie vous saurez manifester votre génie, plus vous serez heureux, et les gens autour de vous aussi."
Mes fantasmes de grandeurs géniales se sont quasiment résorbés sur le champs !!! J'ai appris à me méfier de moi, donc je tremble que ça ne dure. Mais ma tête est plus libre qu'elle ne l'a été depuis des années, en particulier dans les moments d'angoisses : mon imaginaire semble moins se prêter au second pôle dans la même mesure qu'au premier.

J'ai pu reprendre les problèmes dans l'ordre. Ce que j'appelais Génie, par provocation car je me mettais en colère dès qu'on me l'accordait, était cet excédent de capacité d'abstraction, dont j'avais pris conscience à force d'observer les autres, et que dans le même temps je m'interdisais de reconnaître objectivement. Je me suis documenté sur le sujet, c'est entre autre ce qui m'a mené à vous écrire ces lignes, et ai découvert que j'étais banal dans mon exception. J'ai identifié des blocages, par exemple je n'ai jamais pu faire mes devoirs scolaires... même en fac, à part cette année là où Delphe me prenait doucement par la main. Me mettre à une table pour réviser était et est toujours pour moi immédiatement associé à une angoisse insoutenable menant immédiatement à l'envie de mourir, comme s'il y avait une sorte d'effet larsen de l'angoisse au contact des "devoirs" "intellectuels"... C'est une chose que j'ai tenue, par honte, secrète jusqu'à aujourd'hui. Ou bien encore je ne crois jamais les compliments, pour en revanche accepter immédiatement les critiques, aussi impitoyables et fausses soient-elles !!! Cela m'a valu des effondrements critiques... même si ma chère raison finie par reprendre le dessus.

Pour conclure, je pense aujourd'hui à une thérapie de type cognitivo-comportementale, pour enrayer efficacement mes mécanismes d'auto-sabotage (cela me fait penser que je devrais être en train de préparer mes exams au lieu d'écrire ce texte...), et j'essaie enfin de penser à ce que moi j'ai envie de faire. Car je suis convaincu qu'une intelligence anormalement élevée n'explique pas tout : ce n'est pas parce que nous avons appris plus, ou plus vite, ou autre chose que les autres, que nous n'avons pas été des enfants humains avec tout ce que ça implique. Le QI a trop bon dos lorsque l'on a le narcisse fané.
Mais je témoignerai moi aussi du temps perdu avec des psys qui voulaient me faire comprendre que c'étaient uniquement des désirs de puissances refoulés qui me poussaient à vouloir me croire plus intelligent que les autres. C'était sans doute vrai, mais qu'à moitié, et ça masquait la base d'un autre problème.

J'espère qu'avoir fait cette confession pourra m'aider à avancer, ou au moins certains d'entre vous qui souffrez aussi en silence d'un handicap que les autres pourraient envier. Je suis persuadé qu'une très jolie fille peut souffrir du même genre de complexe : tout le monde lui envie ce qui systématiquement lui attire des emmerdes avec les plus cons...
Je tiens à ajouter que si la conscience est un exil, l'intelligence peut vite devenir un facteur aggravant de la connerie : la tentation de manipuler, et surtout l'habitude d'avoir raison, n'ouvrent pas particulièrement l'esprit...
Et surtout si l'intelligence de l'autre est un confort pour soi, ce n'est pas elle qui nous le rend aimable. Cela est une vérité hautement réciproque !
Si j'arrive à guérir (j'avais d'abord écrit "guerrier"), si je trouve une voix, je vous tiendrai au courant...

Rendre public ce texte va me rendre malade... mais je le suis déjà et ma résistance s'épuise... Je sens que je le dois, même si je suis à nouveau persuadé qu'il est l'exhibition des films que je me fais pour me croire suffisamment différents, pour échapper à certaines lois de la vie humaine...

Merci pour votre si patiente attention,

Vincent