GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Le vilain petit canard

Rédigé en Janvier 95, ce texte montre les difficultés, en l'absence de toute structure d'accompagnement, à se re-situer justement dans la société quand on a découvert brutalement que l'on n'était pas ce que l'on croyait être, et que le monde, que chacun(e) de nous organise autour de soi, doit donc être très différent de ce que l'on avait cru jusque là.

Jusqu'à 35 ans, j'ai cru être à peine plus bête que la moyenne ; si j'avais connu les tests, je me serais situé vers 98 sur l'échelle de Wechsler.

Un test par logiciel (Einstein), fait par hasard en 87, m'a causé un 1er choc : 98,96% des gens seraient encore plus bêtes que moi ! La seule explication rationnelle de ce résultat aberrant était une erreur de virgule. J'eus certes été un peu surpris que seulement 9,896% des gens me dépassassent en stupidité (j'avais cru en croiser pas mal !), mais ravi qu'il en restât 90,104% (mais où diable ?) susceptibles de contester sérieusement mes analyses et m'aider à les améliorer. Et de chercher le bug (la couille)...

Las, l'erreur était juste, et je dus opérer, dans la fièvre, un repositionnement radical. D'extraction fort modeste, traînant mon enfance meurtrie par l'alcool comme la pierre au cou du noyé, durs furent les premiers coups de pioche dans ma montagne de misérabilisme. Mais mon père m'avait appris le courage, et mon père spirituel, Mao Tse Toung, raconté " Comment Yu Kong déplaça les montagnes ". Ayant gardé, de mon adolescence fort chrétienne, de solides notions de sincère introspection, je mis à profit toutes mes ressources d'humilité pour intégrer ma réalité sans me mettre à regarder les 98,96% de haut.

Mais j'avais enfin une explication plausible à mon éternelle solitude, et j'allais pouvoir, croyais-je, être plus efficace dans mes stratégies de communication...

Que dalle ! Ça a même été pire, l'évocation de mon infirmité m'attirant des accusations de condescendance (ça fait très mal à qui vénère par-dessus tout l'humilité) qui bétonnait l'incommunicabilité. De baffe en coup de poing, de mutisme en dépression, j'attendais la mort, recroquevillé dans les décombres de mes rêves.

Pire : un ami avait fait le test en 7 mn au lieu de 40 à cause de la vitesse de sa machine (il a quand même eu 105, ce qui laisse entrevoir qu'il devait avoir un potentiel gigantesque. Devait, car il s'est tué un an plus tard, abandonné à l'incompétence de psychiatres débiles, et à l'irresponsabilité d'un ami trop sagace). Vérifiant ma machine, je trouvai 27 mn au lieu de 40. 2ème choc (que deviendraient donc mes 1,04% d'amis potentiels ?)

Pour savoir où j'en étais, surtout par rapport à un test qui pouvait donner des résultats très déformés s'agissant d'informaticiens, je finis par me procurer un test préliminaire de Mensa. Mais je reculais à l'idée d'entrer dans un ghetto susceptible d'élitisme, et ce n'est que des mois plus tard, après une violente crise de désespoir, que je me résolus à passer les tests surveillés.

L'échec me condamnait au divan pour soigner d'urgence mes névroses, mais la réussite rendait ma solitude irrévocable. Certain de m'être assez saboté, je fus si marri d'avoir raté mon échec que je fis, surmenage et soucis aidant, une dépression sévère. 3ème choc. Me résignant à entrer dans le ghetto des grosses têtes pour chercher des amis, je rejoignis Mensa. Ça m'avait pris 7 ans...

Parti d'un pas léger à ma 1ère réunion, j'en revins le cœur lourd, plus que jamais extraterrestre. 4ème choc. Après quelques jours (semaines ?) de lit, entrée en thérapie. J'apprends, accablé, que mon QI est au moins de 150. Je dois rajouter des graduations à la légende de la courbe de Gauss. 5ème choc. Séance suivante, j'approche 160, la limite de ces tests (la suite à New York ?). Je ne suis plus dans le graphique. 6ème choc. En un an, j'ai opéré un virage à 360° : une révolution...

Et soudain, après tant de souffrance, le déclic magique : c'est la 1ère fois que j'ai quelque chose qu'on m'envie. Et m'est revenu comme une révélation ce conte d'Andersen que, petit enfant, j'aimais tant. Et je veux devenir ce grand beau cygne qui me faisait, quand même, espérer.

Solitude pour solitude, autant exploiter les capacités exceptionnelles de mon cerveau en or (un autre conte qui me poursuit), et renouer avec un vieux projet de mon enfance. En mettant la table, jour après jour pendant de nombreuses années, je découvrais aux infos de RTL l'état calamiteux du monde qui s'offrait à moi, et la situation tragique de 3/5 des terriens. Et pendant des années je me suis dit : " Si j'étais président, je ferais comme ceci, et pas comme cela " . Mon avenir était tracé : président ou journaliste. De fait, 30 ans plus tard, j'ai exercé une multitude de métiers, sauf ces deux là...

Et pendant ces 30 ans, j'ai continué à m'informer. Ma vision des choses a certes mûri, mais pas pourri, et je suis resté aussi pur et aussi certain qu'on peut faire beaucoup pour soulager les misères des terriens.

Après avoir vainement tenté de contacter Martine Aubry pour la convaincre de se présenter (elle me paraissait la seule à pouvoir empêcher le ci-devant Pasqua d'être 1er sinistre), j'ai compris que mon projet ne pourrait passer par elle.

J'ai eu un 7ème choc quand je me suis demandé, un soir : " Et pourquoi pas moi ? " (c'est gonflé pour un mec qui a toujours été recroquevillé sur son misérabilisme et son infériorité congénitale !). Et un 8ème quand je me suis répondu, à l'aube : " Et pourquoi pas ? " . J'ai immédiatement appelé mon psy pour vérifier si, par hasard, l'idée folle d'être candidat à la présidence de la République ne serait pas un symptôme de dérive délirante.

Et il a dit non !

Puis ce commentaire rédigé en Juin 97 (extrait de "La mort aux tripes") :

VII

Après des mois de doutes affreux, je dois rétrospectivement rendre justice à mon psychanalyste : il avait raison. Je n'étais pas fou.

Mais qu'on imagine l'ampleur de ce soudain projet ahurissant et apparemment délirant, l'excitation intense d'un cerveau méthodique occupé à s'attaquer, à partir de rien et sans moyens, à des difficultés insurmontables, l'exaltation radieuse d'un idéaliste qui croit pouvoir enfin agir. Et par-dessus tout le bonheur absolu, ineffable, inconnu, d'avoir confiance en moi. Me regarder sans haine, ou mépris, ou dégoût, ou pitié (ou les quatre selon les jours), juste avec un mélange d'intense stupéfaction, de scepticisme, de prudence et de pas mal d'inquiétude, en cherchant à percer l'épais mystère de ce puissant cerveau qui a atterri, par quelque hasardeuse supercherie cosmique statistiquement hautement improbable, dans ma boîte crânienne à moi, Ducon !

Il en est résulté (paraît-il, beaucoup grâce au Prozac trop prolongé) un bel exemple clinique de ce que les psychiatres, dans le cadre du " trouble bipolaire de l'humeur " (encore appelée à tort, par des gens dangereusement mal informés, " psychose maniaco-dépressive " ), décrivent comme " état maniaque " : " Dérèglement pathologique de l'humeur en excès, caractérisée par une expansion psychique et comportementale : excitation des idées (tachypsychie) que le sujet ne peut plus suivre ; excitation verbale (logorrhée), il parle vite et fort ; euphorie et libération des pulsions ; idées délirantes ; comportements excessifs, fugues, dépenses inconsidérées ... La manie est l'antithèse de la dépression. " (Génie et Folie, Philippe Brenot, Plon)

Tous les gens qui m'ont subi à cette époque ont été profondément impressionnés, voire terrifiés pour certains qui m'aimaient, par ce que tous, à quatre exceptions près, ont interprété comme une bouffée délirante. D'autres m'ont pris pour un doux dingue, et ont bien rigolé. Tous mes amis, sauf quatre, m'ont cru fou. Toute ma famille. Et mon âme est entrée en agonie.

VIII

Isolé dans mon village près d'Avignon, à peine sorti (par le Prozac) d'une violente phase dépressive horizontale (= au lit), sans un rond (mon dossier RMI a traîné 9,5 mois), sans autre passé " politique " que mon vieux rôle remarqué dans mon lycée en 68 et une assez récente bagarre épique (perdue, bien sûr) aux Parents d'Elèves du collège de ma fille pour imposer le respect des lois (notamment l'application de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant), sans appuis, c'est sûr qu'il fallait une foi à déplacer les montagnes pour tenter ce pari stupéfiant. Et une confiance en moi que je n'avais jamais connue, et ne connaîtrai sans doute, vu l'humiliante punition que j'ai reçue en retour, plus jamais.

Mon projet n'est pas venu d'un coup, comme la révélation extatique d'une mission urgente à accomplir, l'illumination fulgurante de la nature christique de mon Moi, ou je ne sais quelle enflure hyperbolique d'un ego complaisant survolté par la découverte d'une prétendue considérable supériorité intellectuelle.

Non, non. J'étais simplement fort inquiet de la situation politique. Le retrait (que je respecte) de Delors laissait un désert dans une gauche décomposée, désorientée, dont on se demandait même si elle serait présente au second tour (le cauchemar Pompidou / Poher !). Les médias dominants matraquaient à longueur d'ondes leur admiration bêlante pour le félon Balladur et l'inéluctabilité (sans doute par intervention divine) de sa victoire. La France pétainiste jouissait d'avance, Sarkozi bavait, Pasqua savourait son heure arrivée. Thiers, Guizot, Louis XVIII, les Feuillants (NB : références subjectives sans doute historiquement inexactes, je m'en fous).

Et en face, un peuple méprisé, des masses de gueux dont l'hiver prendrait son tribut, des cohortes explosives de jeunes en perdition ou en galère, sans autres interlocuteurs que des flics conquérants et majoritairement racistes, y compris dans les bahuts, un retour à la situation d'avant 68. Le retour, enfin, de l'Ordre Moral. La Restauration.

En plus d'avoir les boules comme homme de gauche, j'y voyais un risque considérable d'explosion sociale, durement réprimée par des Versaillais intransigeants après un tel triomphe, sûrs d'être les détenteurs naturels du pouvoir.

Jusque là, je trouverais bien curieux qu'on détecte dans cette analyse des symptômes de délire.

J'ai alors pensé que la seule chance d'éviter ça était que Delors offre solennellement sa fille à la France. Ça fera rigoler les crânes dégarnis diplômés, mais je m'en fous. C'est fréquent en Asie, et ce n'est pas parce que ça ne s'est jamais vu ici que, dans des circonstances politiques telles, une femme n'aurait pas été hissée avec soulagement, à défaut de son père mais moralement garantie par son éducation, sur le pavois gaulois. Le choix Balladur / Aubry (à cette époque, Chirac était condamné par les sondages et les médias dominants, Jospin n'était pas encore candidat à la candidature au PS), je suis toujours persuadé que c'était notre meilleure chance.

J'ai alors essayé de la contacter pour l'en convaincre. Les gens de son entourage ont été polis, même gentils, mais pas jusqu'au point de laisser un illuminé parler au téléphone avec leur patronne. Des fois qu'il y ait des risques de contamination. Si Gabriel était tombé sur une secrétaire, bonjour la face du monde. Et si Jeanne d'Arc avait eu une standardiste, well...

J'ai compris que ça ne se ferait pas. C'est alors qu'est née cette idée bouleversante que si personne ne semblait en mesure d'empêcher le désastre annoncé et que je pensais avoir une chance, si minime fût-elle, de m'y opposer, je devais la tenter. Au nom des gueux qui allaient crever de mépris et de froid dans les rues tous les hivers suivants. Des gosses qui allaient continuer de choper le saturnisme dans leurs logements délabrés. Des jeunes qui allaient en prendre plein la gueule au quotidien, sans parler des émeutes pour rien. Et de tous les autres.

Mes études de philo ont été buissonnières, mais pour moi, le salaud, c'est celui qui sait, qui peut, et qui ne fait pas. J'ai donc passé une nuit tout à fait déchirante, partagé entre ma rigueur intellectuelle qui intégrait dans toute leur ampleur les conséquences de la découverte de ma surefficience mentale, et qui apprenait à peine à en reconnaître les symptômes, et la pathologique certitude intime de mon incurable infériorité. Ma haine-propre n'ayant pas d'arguments rationnels à opposer à un générateur de logique lancé à plein régime, la conclusion fut que je pouvais. Et donc, dans mon système de valeurs, que je devais.

J'aurais mieux fait de prendre 2 R**. Ou 2 boîtes.

Août 2003, précision : je ne regrette plus de ne pas avoir pris deux boîtes.

Zanel

Août 2003, précision : Zanel, j'ai censuré la marque. Je t'aime, et je ne suis pas la seule ! (Marisol)