GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Éraimix au collège

Dans le forum Mensa, dans le fil (sujet) "Une petite poignée de fonctionnaires résiste encore et toujours...", Intervenante_1 m'avait demandé des comptes : " Zanel à part dire que les gens sont tous des connards [...] fachos et que toi seul détiens la vérité absolue, tu sais faire autre chose ? " Je lui ai donc fourni, le 23/06/2003 09:15, dans "Eraimix en villégiature" (si ce fil est encore visible sur le forum Mensa, figé au 24/06/2003 19:07) :

Intervenante_1 : ce que je sais faire ?

Mon 1er miracle, pour honorer l'appellation de "nouveau messie" qui m'a, contrairement à la probable intention, fait plaisir (mais moi, je veux changer le vin en eau, je trouve que le précédent titulaire du poste a fait une brave connerie. Les juifs le décrivent comme un fieffé ivrogne, ceci expliquant peut-être cela...) : 2 gamines, beurettes, au collège, vol de 2KF dans sac de prof, falsification de notes, cas lourd. Moi, délégué FCPE, j'enquête auprès d'une des familles. Thé sur la table en formica avec les 6 verres de la maison, gâteaux marocains. La môme a été punie par le père : une nuit debout dans les chiottes à la turque.

Conseil de discipline, avec ma fille, déléguée des élèves. En plus, y avait eu une sombre affaire d'irrégularité sémantique dans la convocation précédente, et la déléguée avait conseillé de ne pas obtempérer, ou je sais plus quoi, mais elle en avait pris plein la gueule, et tous les pédagogues et administratifs et ATOS étaient vachement remontés. Il y avait, je crois, 5 griefs dont 3 capitaux. Si le vote avait eu lieu d'entrée, il y aurait eu 10 votes pour l'exclusion immédiate définitive (et en campagne, c'est grave, ça bouleverse l'organisation des familles. Heureusement, z'avaient pas de bagnole...) et 2 contre.

Un peu secouée par la Principale (un peu influencée par le racisme montant à cette époque, now bien installé ici; un jeune pompier, emporté par l'habitude, s'est récemment senti obligé de se justifier, devant moi, d'avoir sauvé de la noyade un bébé... basané. J'ai honte pour mon pays !), la mère se met à vitupérer, avec ses quelques mots de français (la gamine, elle, parlait le même français que ma fille, alors, que les innommables n'en profitent pas, hein !). Le ton monte. Je m'adresse à la mère, qui m'écoute car je l'avais écoutée chez elle autour du thé, en brandissant la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, l'assurant que toutes les personnes présentes n'avaient en tête que l'avenir de sa fille, dans le respect de la Convention, que c'était des enseignants et éducateurs sincères aimant les enfants qui leur étaient confiés. Mère calmée instantanément, même si elle n'avait capté que le quart de ce que j'avais dit, mais elle me faisait confiance, elle savait que je les aimais. Regard abasourdi de la Principale (un des meilleurs moments de ma vie, le goût du triomphe, la reconnaissance de la validité de mes méthodes par leur plus acharnée détractrice. Ineffable).

Débats empreints de la noblesse, de la gravité et de la hauteur de vue de la Convention, où j'ai analysé, disséqué, démonté, critiqué, contesté, et, au final, pulvérisé tous les griefs (comme je le fais ici. Je sais, ça énerve, mais si je savais faire autrement, je ferais autrement),

À mon immense stupéfaction, la Principale a fait voter dans mon éternel bonnet multicolore, en faisant remarquer que, d'habitude, il l'horripilait (je l'ai fait chier 3 ans, la pauvre, alors, vous plaignez pas !), mais que, là... Je crois qu'à cet instant elle m'a aimé (chuis con, j'aurais dû lui proposer la botte. Ah oui, y avait ma fille. La vie est mal foutue, des fois. C'est qu'on n'a pas des occasions tous les jours, merde !).

4 pour, 8 contre. Sur ce coup, j'ai été génial. Au sens littéral ("être surnaturel doué d'un pouvoir magique", ptit Robert 1970).

Acharné défenseur des droits de l'enfant qui ne laissais RIEN passer, j'étais exécré par la plupart de ces gens, dont je secouais les certitudes tranquilles, critiquais radicalement les méthodes de gestion des conflits, contestais l'autorité de droit divin, démontrais leur responsabilité dans les réactions des enfants. Le gauchiste à l'état brut, droits-de-l'hommiste m'a dit un prof, le révolutionnaire jusqu'au-boutiste. Sauf que je ne luttais plus, comme en 68, pour que les enfants acquièrent des droits, mais pour l'application de la loi. Et eux résistaient de toute leur inertie culturelle, leur paresse mentale, leur inconséquence éducative, leurs névroses de parents et leurs propres traumatismes d'enfance.

S'opposer à l'évolution de la loi, c'est être conservateur. Refuser, freiner, empêcher, saboter l'application des nouvelles lois, c'est être réactionnaire. Et quand un réactionnaire (qui se présente parfois comme conservateur, mais le plus souvent comme "réaliste", jamais comme réactionnaire) traite un légaliste de révolutionnaire, il décide que la seule loi qui vaille est celle qu'il daigne accepter, LUI, sage, pragmatique, intelligent, rationnel, raisonné, adulte. Il détruit ainsi l'ordre républicain, tout en se présentant comme plus respectueux des lois que ce révolutionnaire tatillon qu'il contient courageusement. C'est un escroc, qui devrait, dès que repéré, être dûment autorisé à fermer sa gueule)

Alors, pourquoi tous ces gens que je secouais sans complaisance depuis des mois ont-ils oublié QUI parlait, pour écouter CE QUE je disais ? Parce que le sujet était grave, et qu'ils étaient placés devant leur conscience. Plus de polémiques exaspérantes, plus question de chercher de quelle réplique cinglante on allait pouvoir remettre ce trublion "à sa place", et, si possible, comme ici, le faire ployer sous le nombre. Ma bouche disait le Verbe, et les âmes entendaient. L'avenir de 2 gamines. La punition paternelle (me souviens plus, mais j'ai sûrement pas pu retenir une larme. J'en pleure encore en tapant ça, de ces chiottes à la turque. Alors, à l'époque, en pleine dépression pré-cataclysmique...). Chaque détail de chaque point de mon argumentaire juridique précis, qui d 'habitude aurait soulevé des protestations aussi véhémentes qu'exaspérées, était écouté et débattu avec une attention et une gravité soutenues, jamais connues auparavant. Sans déc, je sentais les âmes vibrer, pulser dans un flot d'amour commun pour les enfants. Magique, inoubliable. Ils avaient envie d'acquitter. Incroyable. Par la seule magie du texte de la Convention, et mon talent à en faire du Verbe et à argumenter exhaustivement, à faire 10 pages à propos d'une ligne. D'habitude, ils m'en voulaient à mort, là, ils m'en étaient reconnaissants. Je leur donnais des arguments pour faire tomber, un par un, tous leurs motifs de colère et leurs devoirs d'extrême sévérité, et patauger dans le plaisir brut de retrouver leurs rêves de jeunes profs : l'indulgence, la tendresse, l'amour, et, pour les chrétiens, la rédemption par l'absolution.

La grève chez mon père m'avait montré que je savais. Le conseil de discipline m'a appris que je pouvais. Et à Mensa, on m'a imprudemment dit que je devais. Ça n'arrange pas mon quotidien, mais ça fait 40 ans que j'attends ça, alors...

Et que se serait-il passé si dans les dizaines de réunion qui avaient précédé ce conseil de discipline, j'avais été un gentil délégué des parents, qui bredouille, à l'aimable invitation de Madame le Principal, quelques souhaits sur la mise à disposition, dans le distributeur de chewing gum, de gommes sans sucre, pour la prévention des caries (tout en soulignant qu'il est bien conscient que demander du fluor en plus ne serait pas très réaliste, et risquerait de faire rejeter la demande. Peut-être que, l'année suivante...) ? Ils auraient écouté poliment mon argumentaire sur 2 des griefs, le reste relevant des prérogatives de l'administration, que des parents bien élevés ne sauraient remettre en cause, et on serait passé au vote, et à la condamnation.

Là, leur esprit était imprégné de mes exaspérantes diatribes, et, en gros, ils connaissaient la musique. Et, au moins, le refrain : l'intérêt supérieur de l'enfant. Alors, sur un sujet grave (et j'aurais bien aimé qu'à Mensa, Auschwitz soit ressenti comme un sujet grave), ça a fait tilt. "Et si, aussi incroyable que ça paraisse, cet emmerdeur public avait raison ?". Et, face à leur conscience, ils ont dû examiner mes arguments SUR LE FOND, et pas, comme d'habitude, et comme ici, sur la forme. Et si j'avais raison sur le fond, j'avais raison tout court.

Quand on répond à quelqu'un sur le fond, on peut très bien lui faire, en plus, en annexe, des observations sur la forme. Dans le cadre d'un dialogue, ça enrichit encore l'échange, et ça peut aider à évoluer. Mais quand il n'y a que ça, quand il n'y a JAMAIS de réponse sur le fond, c'est, non seulement sans intérêt, sans apport, sans amour, mais aussi une négation du dialogue même, car on ne parle pas à l'autre, on s'exprime sur l'autre, on bave, et, pire, une malhonnêteté : car le but de tels posts est de dévaloriser l'intervenant perturbateur, en laissant entendre que si l'emballage est si peu attractif, le contenu ne doit pas être bien attirant. Tout en se gardant bien de l'examiner, et surtout d'y répondre, parce qu'on ne peut tout simplement pas, qu'on n'a pas d'arguments valables à y opposer. C'est normal que ça énerve.

Que je sois écorché vif depuis la tendre enfance, faudra s'y faire, à mon âge ça ne changera plus. Que sur les sujets graves, qui ne manquent pas, je sois intransigeant, faudra s'y faire aussi. Y avait pas beaucoup d'humour dans le fil sur l'avortement, et je n'y étais pas. Et, dans mes textes, remplacez nazis par pédophiles, et demandez-vous si vous n'auriez pas été encore plus virulents. Que diriez-vous si on vous enjoignait, sur un ton méprisant et un rien dictatorial, de dialoguer avec des khmers rouges ? Et que votre refus radical soit présenté comme le symptôme évident que vous considérez "que les gens sont tous des connards et que" vous seul détenez "la vérité absolue" ?

Si j'ai une telle capacité d'empathie avec tous, dans tous les milieux, comme un poisson dans l'eau, c'est aussi que je suis affligé d'un pénible handicap : je ne peux pas me protéger de la souffrance de l'Autre. C'est sans doute la conséquence d'un trouble de construction de personnalité dans la petite enfance : l'absence de Moi-peau, délimité par les caresses de la mère. En l'absence de caresses, l'enfant peine à distinguer la frontière entre lui et le reste du monde. Si en plus, la mère, dépressive et alcoolique, déverse régulièrement sur lui des flots de ressentis négatifs et contradictoires, il ne peut guère dresser de barrières de protection, sauf, peut-être, par l'autisme. Et devient une éponge à souffrance. À joie aussi, mais un tristus rencontre plus de tristus que de rigolus, et les rigolus ont plus de moments de cafards que les tristus n'ont d'éclaircies de joie, donc, statistiquement ...; et puis, quand quelqu'un est en joie, chuis content, mais je ne parviens pas à oublier que, pendant ce temps là, tous les autres continuent de souffrir. Oui, ma vie est triste, et le sera jusqu'au bout. Un peu moins si j'arrive à réduire des souffrances, à la pleine mesure de mes moyens.

Et ça me crucifie depuis la lecture d'un livre pernicieux : l'Évangile. "Ce que vous faîtes aux plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le faites". Et je souffre comme un damné, depuis toujours, de tout ce que j'entends depuis l'âge de 10 ans, début de ma boulimie d'infos. Il m'est souvent arrivé d'être obligé de me boucher les oreilles et de fermer les yeux lors du passage de certains sujets aux infos télé. Mon entourage, rôdé, se contentait de me toucher le coude à la fin du sujet. Lors des massacres et des viols de religieuses au Timor Oriental, j'ai carrément été obligé de me protéger en coupant les infos pendant 15 jours. Dans l'état où j'étais, cette souffrance permanente, cette impuissance sidérale, qui m'anéantissaient de honte et de rage, auraient pu m'être fatales.

Alors, à chaque fois que je pense que je peux, et donc que je dois, être le porte-parole d'une souffrance que je sais, et qui le plus souvent torture une personne écrasée et ignorée, minuscule, sans voix, alors, moi qui ai une bonne plume, j'ai assez tendance à crier. Si les réactions minimisent les souffrances que je dénonce ou les ignorent, je hurle. Si elles les méprisent ou les dénient, je mitraille.

Je comprends qu'on préfère la compagnie des rigolus, positifs, pas larmoyants, enfance sans drame majeur, plein d'humour et passionnés par les énigmes, bons marcheurs en forêt sans boussole, pieds vaillants dans les musées, bons vivants, solides fourchettes dans les banquets conviviaux, à celle des tristus, qui donnent une si mauvaise image de notre lumineuse association, et dont je suis sans doute, sans vouloir me vanter, un des meilleurs représentants.

Sauf que les rigolus n'ont jamais rien apporté à personne d'autre qu'à leurs semblables. Y a même rien de plus dangereux pour un dépressif que de rencontrer un rigolus, ça peut l'amener à l'Acte. Pareil pour un alcoolique, un chômiste, un rmiste, un handicapé. Tous les fragiles, les exclus, les écrasés de la vie.

"Allez, c'est le passé, oublie, la vie est belle, souris-lui !", "Secoue-toi, bon sang, tu as 2 bras et 2 jambes, arrête de te complaire dans ta souffrance", "j'aurai fait ce que j'aurai pu pour te sortir de tes obsessions, mais tu ne penses qu'à toi. Ta souffrance n'est en fait qu'un prétexte à ton refus obstiné de voir le bon côté de la vie. Tu es masochiste", "c'est désagréable ce que tu as, mais y a quand même des choses plus graves; tiens, ma bagnole, par exemple, eh bah, on m'a rayé la portière ! Tout du long !". Le rigolus est souvent extrêmement méchant. Presque autant qu'il est bête. Car il s'imagine que sa vision optimiste de la vie est le résultat, non pas d'un parcours de vie paisible, mais de sa grande sagesse, et que tous ceux qui n'en admettent pas l'évidente pertinence sont des masochistes qui s'écoutent et se laissent aller, lâchement.

On devrait mettre les rigolus dans des réserves, à Disneyland par exemple, y a déjà les clôtures. Comme ça, on pourrait empêcher les sinistrus de s'échapper et de faire du mal dehors (les rigolus sont immunisés, rien de ce qui est grave ne les atteint). Un sinistrus, c'est un rigolus qui tient, sur un ton badin et rigolard, des propos abominables. Que les rigolus ignorent, puisque le fond ne les intéresse pas, et, comme c'est dit avec humour, tout va bien ! Et de conseiller aux tristus choqués de dialoguer avec le sinistrus, si charmant compagnon ! Et si les tristus refusent, ça prouve bien leur nature perverse.

Zanel