GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Ô ma falaise

Rédigé en Juin 97, 31 ans après le non-Acte, ce texte décrit comment un désespéré de 14 ans a reporté son suicide à plus tard, au cas où quelque espoir poindrait, quelque jour...

La Pulsion Infernale, plus ou moins vorace selon les périodes, m'a tenu aux tripes pendant 36 années, de 13 à 49 ans. C'est long.

L'espoir a mis du temps à poindre (ah, si le GAPPESM avait existé !), et j'ai vu 36 chandelles, mais la dernière phrase du texte est ENFIN obsolète. Je ne regrette plus.

Agrippé un peu convulsivement aux herbes rêches de la mi-Août qui bordent la falaise, fort inquiet de la possible traîtrise de la terre et du calcaire peu habitués au poids de mon corps, même allongé, je rampai, la peur au ventre mais apparemment assez déterminé, jusqu'à parvenir à mon but : surplomber des yeux la vertigineuse paroi chaotique blanche que j'aimais tant (ô ma falaise ...), et là-bas (si bas !), la terre promise, " Où se guériront toutes peines, dans un monde calme et serein ".

Déception : j'avais espéré (incorrigible romantique ?) qu'on pouvait se déchiqueter sur les rochers acérés, recouverts d'algues et de coquillages, situés quelques décimètres sous la surface, à marée haute, et découverts à marée basse. Mais non, un bout de no man's land miteux de galets engoudronnés et de blocs de craie avec des tâches de sable, jonché de troncs et autres résidus recrachés par la Manche, une plage sale léchée seulement par les vagues des grandes marées de septembre, une poubelle un peu négligée.

Pour un esthète, pas le pied. Ah, la caresse rituelle de ma mer à mon corps aussi apaisé qu'émietté ! Ben non, même ça me serait inaccessible. A moins de repérer un autre coin.

Car je n'étais pas venu là pour me tuer ce jour là, mais pour évaluer mes capacités à surmonter mon abominable vertige pour sauter. Sinon, il faudrait chercher un autre mode de suicide, et celui ci était de loin mon préféré : simple, accessible à mes 14 ans, radical, garanti, présumé très brièvement douloureux, il présentait l'immense avantage d'accorder un moment que j'imagine de jouissance de la liberté à venir. Avec un revolver, tant qu'on n'a pas appuyé, il n'y a rien de changé. Rien d'irréversible. Si on appuie, on n'a plus les moyens (si on a mis le flingue où il faut) de se réjouir de ce dont, pendant des années sans doute, on a rêvé : passer du harcèlement de la souffrance à la liberté du néant.

C'est un peu du gâchis. Alors qu'avec la falaise, il suffit de s'être assez mentalisé pour ne pas se laisser envahir par la culpabilité par rapport à ceux qui vont souffrir, puisque de toute façon, une fois lancé, on ne peut plus rien y faire et que cette culpabilité serait totalement inutile, donc parasitaire dans un temps si mesuré. Et alors, peut-être 6 secondes de jouissance pure et de folle excitation. Passer des apaisants fantasmes jouissifs d'autodestruction que connaissent bien les suicidaires, fugaces dérivatifs des invasions d'angoisse, à la certitude gravitationnelle d'une libération inéluctable et si proche, ça doit balancer, dans ce cerveau qu'on veut détruire, une sacrée décharge d'adrénaline et autres endorphines, peut-être même qu'on arrive shooté (la " descente " sera brève...). Évidemment, il vaut mieux être ok avec son acte, parce que regretter pendant le voyage, ça doit pas être le pied. En plus, ça devient un accident, et c'est très con de mourir accidentellement juste quand on vient de renoncer à se tuer. Indécis, fuyez les falaises.

D'ailleurs, si j'avais mieux prévu l'inquiétude que j'éprouvais maintenant de faire s'écrouler sous mon poids le bloc, peut-être en surplomb, sur lequel j'étais allongé, tremblant, j'aurais réfléchi à deux fois avant de m'éloigner de ma bande de copains pour venir tester mon vertige, et risquer un accident idiot. Pendant ma reptation, j'aurais pu prudemment renoncer. Mais " l'étude de faisabilité " de mon projet, eu égard à ma propension au vertige, était trop importante. Je devais aller jusqu'au bord.

Donc, première chose à gérer, ce risque. Plutôt, 2 risques : tomber pendant mon travail d'évaluation, et tomber pendant ma retraite. L'évaluation, c'est de savoir si je serais capable de surmonter mon vertige pour sauter. Si je tombe, le problème ne se pose plus, mais j'ai peur (eh oui) d'être blessé, pendant la chute, par les blocs qui tomberaient avec moi. D'autre part, n'étant pas mentalisé pour surmonter mon vertige, puisque je ne suis pas venu pour sauter, je n'aurais pas le temps, entre le moment où je sentirais le bloc céder et le début de la chute, d'opérer cette mentalisation instantanément. Il vaudrait donc mieux fermer les yeux, quitte à les rouvrir un moment (well, un instant...) si ça se passait bien, mentalement parlant. Mais bon, les falaises de la côte d'Opale je les connais, depuis 12 ans que je passe 2 mois et demi de vacances à Ault, je pourrais bien me passer d'une dernière vision, quoique probablement fort originale. Quant au fond, je veux mourir, et même si je ne suis pas venu pour ça aujourd'hui, un tel accident simplifierait finalement bien des choses, ça raccourcirait les préparatifs, les procédures de reconnaissance, d'élaboration, de timing, les prises de tête genre laisser un mot ou pas, le tout dans la culpabilité. Tout bien considéré, ça serait même une très bonne solution, l'accident : je n'y serais pour rien, sauf par mon involontaire imprudence, et, dégagé de l'important travail mental que j'imaginais avoir à fournir pour chasser la culpabilité, je pourrais peut-être jouir pleinement de la libération prochaine, mieux même qu'en sautant.

Tomber pendant ma retraite, ce me paraîtrait un peu plus bête, mais ce cas peut être assimilé au premier. Il suffit de me dire que, quel que soit le résultat de mes cogitations, l'accident les annule et me ramène au premier cas. On s'arrange comme on peut.

Ce point étant réglé (je déteste ne pas avoir le temps de m'adapter à l'imprévu, aussi j'essaye d'envisager toutes les éventualités plausibles d'une situation pour avoir une réaction, sinon adéquate, du moins réellement mienne), l'examen qui m'a amené ici peut commencer.

Hou là, c'est haut ! C'est vide ! Le défi n'est pas mince pour un type tétanisé par la peur sur une simple poutre de gym ! (Si par hasard, un jour, des profs d'EPS lisent ces lignes, qu'ils prennent conscience des tortures considérables qu'ils infligent sans le savoir à des jeunes fragiles. Obliger un jeune à marcher sur une poutre tout en haut des agrès, malgré ses protestations, c'est une violation directe de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, article 16. Oui, je sais, merci, tout le monde s'en fout.). Faudrait-il que je ferme les yeux et que je me bouche le nez, comme pour sauter dans l'eau ? Ou que je fasse semblant de savoir plonger, et que je m'envole la tête en avant, tel un pélican lassé d'un long voyage ? Les yeux fermés, pour réduire le vertige ? Difficile, surtout que pour ça il faudrait se lever, accroissant considérablement le risque d'accident et prenant le risque qu'un geste théâtral fortement symbolique et délicieusement romantique ne finisse en débandade grotesque, un gag à la Pierre Richard.

Non, le mieux serait de démarrer de plus loin, de prendre mon élan en courant, et de sauter le plus loin possible, peut-être pour tâcher d'atteindre les rochers recouverts d'algues et de coquillages. Avec toujours pour risque qu'en courant, la peur du vertige ne devienne la plus forte, et que je m'arrête à cause de cette foutue phobie, et, qui plus est, trop tard, et que la falaise cède, et que je me casse tout bêtement la gueule. Envahi de l'effroi du vertige, je n'aurais pas le temps de me calmer, et n'aurais donc que les inconvénients de ce mode de suicide. D'autant plus que ça implique de venir d'abord ramper en reconnaissance pour vérifier que je ne risque de blesser ou tuer personne sur cette plage pourrie (difficile d'accès et habituellement déserte, mais sait-on jamais), puis de repartir en rampant à reculons, les genoux tremblants et les tripes nouées comme maintenant, de me relever, de reculer, et de me mettre à courir, les genoux toujours tremblants, pour affronter une seconde fois, la bonne, ma peur du vide ? Pas très crédible, et un peu maso.

Donc, le mieux, ou le moins mal, serait de démarrer de ma position couchée actuelle, de respirer un grand coup, de fermer les yeux et de bondir dans le vide, d'une brusque détente des pieds et des mains. Dur, mais réalisable si je suis suffisamment déterminé.

Voilà pour la technique.

Donc, le jour venu, je pense être capable de le faire. Le jour venu ? Et pourquoi ne pas profiter de la situation, et m'épargner de renouveler plus tard le calvaire de la reptation jusqu'au bord que je viens de subir ? Et celui de la reptation à reculons à laquelle je vais avoir droit maintenant, pour retourner vers mes potes inconscients de ce qui se trame à quelques dizaines de mètres de leurs déconnades insouciantes ?

Pourquoi pas maintenant ? Je veux mourir, de toute façon, et depuis trop longtemps pour que j'imagine que ça me passe comme par enchantement dans un bref délai.

C'est bien tentant. Très tentant. La liberté, 6 secondes plus bas. Très tentant.

Maintenant que je suis au pied du mur (l'humour et la dérision calment un peu les souffrances, et c'est gratuit), je dois réexaminer sérieusement une dernière fois ma décision, ce qui n'était certes pas prévu. Les raisons de ce suicide, je les connais bien, et n'ai pas besoin de les réexaminer.

Mais on ne se suicide que parce qu'on n'a pas d'espoir que la souffrance s'arrête. C'est mon cas, mais je suis quand même très lucide sur mon âge. Peut-on être sûr, à 14 ans, que la vie sera toujours ce sac de merde plus lourd et plus puant à chaque pas ? N'y a-t-il pas une croyance peu scientifique dans la certitude que tout sera toujours pire, ou au mieux aussi merdique ? Que je serai toujours exclu des statistiques du bonheur ?

Qui me dit que quand je serai autonome, libéré de mon milieu pathogène, il ne m'arrivera pas quelque chose de chouette ? Une fille tendre, qui m'aide à réparer ma non-enfance ? Une révolution planétaire qui mette à bas les injustices qui me dévorent, qui me permette d'être utile ? Une vie, après tout, c'est long, et je ne suis même pas encore entré dans la mienne propre. Et si j'attendais un peu ? Et si je tentais la chance qu'un jour, ça soit moins pire ? Qui sait ?

Je n'ai pas sauté. Je ne suis pas tombé. J'ai rampé à reculons, j'ai rejoint mes potes, un peu tremblant. Le tout n'avait duré que très peu de temps, ils n'ont rien su, surtout pas que je venais de prendre la décision la plus grave de ma jeune vie.

Trente ans plus tard, pardon pour ceux qui m'aiment, je la regrette encore.

Août 2003, pour rappel : je ne la regrette plus. Et j'espère fort que le GAPPESM, dont c'est la principale raison d'être, pourra aider un tas de désespérés à voir la lumière au bout du tunnel.

Si même moi, je l'ai vue, alors, hein...

Zanel

Zanel : je t'aime (Marisol)