GAPPESM
Groupement Associatif Pour les Personnes Encombrées de Surefficience Mentale

Be APIE (extrait)

Be APIE (extrait)

livre Jean-François Laurent

Texte au format Word (13 pages, 64 Ko)

Écrire avec des jeunes de 5 à 23 ans… Un challenge à relever, un bonheur à déguster à chaque rencontre, dans une salle de classe ou au bistrot, dans un parc ou sur un banc public. Un ouvrage sur le thème décrié de la précocité intellectuelle, sur les "surdoués"… pour poser un autre regard grâce au témoignage de ces quatre jeunes, tous APIE (Atypique Personne dans l'Intelligence et l'Emotion). Tous ont ouvert leur cœur, exprimé leurs émotions, les plus intimes parfois…

        Pour regarder la précocité différemment, aborder des sujets autrement, se découvrir des traits communs, mieux se comprendre pour vivre libre et tendre vers le bonheur.

Introduction

Je parcours les linéaires de la librairie d’un centre commercial. Je regarde les ouvrages sur la « douance », sur les surdoués, comme ils disent les gens qui s'y connaissent. Ce sont souvent les psys qui parlent d'eux, de nous, un prof de temps en temps. Ils ne sont pas gênés eux ! Qu'est ce qu'ils savent des EIP (Enfants Intellectuellement Précoces) ? Et nous, est-ce qu’on parle de nous quelque part ? N'y a-t-il pas de livres écrits par des EIP pour des EIP et d’autres ? Non, cela n'existe pas. Pourtant, on est plutôt bien placés pour traiter du sujet. On devrait pouvoir écrire et témoigner sur des thèmes dont personne n’a jamais parlé. On devrait être capables de lever un voile du mystère qui entoure les EIP, nous, des enfants différents.

Il existe des thèses qui affirment que les EIP n'existent pas. Tiens donc ! Je n'existe pas. Ça c'est la meilleure ! D'autres disent que c'est la frime des parents. Demande-leur à mes parents, tu vas voir ce qu'ils vont te dire ! Je suis sûr qu'ils préfèreraient que je sois plus "normal", moins sur ma planète ou dans mon monde, moins sensible, moins tourmenté, moins torturé… Moins quoi ! Même si avec les adultes, c'est souvent super. C'est vrai, j'ai souvent de grandes discussions avec eux.

D'ailleurs ceux qui acceptent qu'on existe disent qu'on parle bizarrement un peu comme dans les livres.Nous, on ne trouve pas, ça nous paraît normal. Au départ, ils sont un peu surpris mais ils s'y habituent vite. On nous dit souvent qu'on rêve. En fait, on n'est pas dans la lune, on est avec nos pensées en train de refaire le monde. Et puis, il y a plein de sujets qui nous passionnent et je ne te parle pas du rapport à la justice, aux émotions, au monde. Notre cerveau fonctionne 24 h sur 24. On aimerait bien qu'il s'arrête de temps en temps.

 

Tout cela, tu le sais peut-être mais nous, jeunes et moins jeunes IP, nous allons témoigner. Nous allons nous mettre à nu (hum ! hum !). Nous voulons te donner quelques clés pour nous comprendre, peut-être aussi pour te comprendre ou comprendre des jeunes de ton entourage.

C’est pour ça que nous avons un projet : écrire un livre qui sera publié et nous, vous savez qui c'est ? Nous, c'est un groupe de 5 jeunes entre 5 et 22 ans…avec un grand, un vieux : J-F. Il est fou ce J-F. Lui, c'est le prof, le guide vert, le fil rouge ! Mais ce n'est pas un prof comme les autres. Déjà c'est un EIP, un HPI, un APIE… Tu sais ? Un surdoué quoi. EIP : enfant intellectuellement précoce, HPI : haut potentiel intellectuel, APIE : atypique personne dans l'émotion et l'intellect. Bref, J-F, c'est un prof atypique qui a déjà accueilli plus de 60 EIP dans l'école qu'il dirigeait. C'est aussi un écrivain, même si quelquefois, il cherche en vain des sociétés d'édition. Il a déjà participé à un colloque sur les EIP où il a donné le point de vue des profs. Il paraît que c'était bien. Comme il a deux idées à la seconde, c'est lui qui a proposé de nous réunir. Voilà comment ça s'est passé : en fait, j'ai reçu un mail via l'association à laquelle est affiliée ma mère qui s'inquiète beaucoup pour moi. Soi dit en passant, elle n'a peut-être pas tort, mais moi, je fais confiance à la vie. Regarde, tu vois, je suis en train d'écrire un bouquin. C'est pas génial, ça ? …

Pour écrire, J-F nous propose des textes qui reprennent ce qu'on a développé en atelier de travail. Il nous les envoie par mail. On les critique, on propose, on jette. On peut apporter également nos textes. Il n'arrête pas de nous le dire. Sarah communique également à J-F des propositions. C'est elle qui ne voulait pas qu'apparaisse le mot EIP dans le titre au départ. J-F n'était pas trop d'accord, mais ça l'a obligé à réfléchir encore plus ou autrement et avec Horace, ils nous ont trouvé un joli titre : "Pas pareil". Le sous-titre est bien aussi, avec un super jeu de mots : "Des jeunes comme uniques". L'agence de communication avec laquelle J-F travaille a modifié nos projets initiaux. Remarque : Be APIE, c'est bon aussi.

On communique et en plus on ne veut pas être tous mis dans un même moule. C'est vrai que nous, les APIE, on est "spéc’", mais pas tous"spéc’" de la même manière. Tu as les renfermés, les dépressifs, les zébulons, les normaux, les rêveurs planeurs, etc. Zut quoi ! On est tous différents et c'est de cette différence qu'on souhaite parler.…

 

Les émotions

…Le problème avec l'image qu'on a de nous-mêmes, c'est que la moindre critique, on la prend en plein cœur. Il faut faire encore plus attention avec nous parce qu'on n'a pas de blindage. On est, on naît, à vif, sans aucune carapace. Au dire des plus vieux, c'est un état qui reste permanent. Du coup, si on cherche une image, je dirai que notre cœur se fait taillader régulièrement, par des petites griffures de la vie qui font qu'on ne cicatrise jamais. On est toujours à sang, et à force, ça crée de vilaines plaies qui ne se referment pas. Des petites griffures qui n'atteignent pas les gens normaux, qui glissent sur eux sans les toucher, sans leur faire de mal ou qui peuvent les atteindre sans les blesser, voire ils cicatrisent plus vite. L'APIE, lui, est atteint souvent, profondément, trop par rapport à l’évènement ; pas obligatoirement par des blessures très fortes et profondes, mais ces multiples coups de griffe finissent par empêcher la cicatrisation du cœur.

Il perd confiance en lui petit à petit, il ne sait plus qui il est, il ne se trouve pas beau, à l'intérieur comme à l'extérieur. Il n'ose plus, il ne croit plus en lui. Il se ratatine, se normalise et rentre petit à petit dans sa carapace. Il ne sera pas lui-même et restera ce que son milieu souhaite qu'il soit. Il acceptera les humiliations comme la normalité sans savoir qu'un autre monde lui est ouvert, lui est possible. Il ne saura jamais qu'il pouvait avoir une autre vie, plus riche, plus en adéquation avec sa propre personnalité.

 

On pense, mais peut-être qu'on se trompe, que d'autres ne se laissent pas atteindre par la moindre griffure. Cela leur glisse plus facilement dessus. Alors qu'avec nos cœurs tendres, nous sommes de vraies éponges. De vraies éponges pour apprendre, là c'est un avantage, mais de vraies éponges pour les ressentis ; d'une part parce que notre sensibilité est à fleur de cœur, d'autre part parce que les émotions arrivent décuplées, comme dans un déformateur qui agrandit, renforce… D'un côté, les belles émotions peuvent nous chavirer, d'un autre, les mauvaises nous transpercent et nous mènent aux portes du désespoir régulièrement.

 

Du coup, une des caractéristiques générales des APIE, c'est d'avoir une très mauvaise image de soi, de ne jamais mesurer ce qu'il fait de bien et de donner une importance énorme, gigantesque à tout ce qui est négatif. Horace a trouvé une parade, je ne sais pas si c'est la meilleure, j'en doute même, mais lui, il a réussi à totalement se blinder. Du coup, les émotions positives comme négatives rentrent au compte-gouttes.

N'oublions pas que les émotions, c'est la vie. J-F pense qu'Horace se coupe progressivement de la vraie vie par peur de souffrir, de ne pas être à la hauteur. Il dit lui-même que les conséquences sont qu'il a des difficultés pour avoir des liaisons avec les filles. Elles sont toujours trop belles, trop intelligentes, trop douces, trop subtiles, trop quelque chose pour lui. Nous, on ne veut pas qu'il finisse ermite, sauf si c'est un vrai choix. Pour ne pas souffrir, il s’est « carapaçonnéé ». Moi, quand j’écoute d’autres APIE plus grands qui ont travaillé sur eux, c'est-à-dire qui ont suivi une thérapie ou un truc de ce genre, ils disent qu’ils prennent du recul après. Quand une situation de la vie les secoue, ils se posent toujours la question de savoir si c’est la situation qui est grave ou si c’est leur mode de fonctionnement qui amplifie la situation. Si c’est le deuxième cas de figure, ils se donnent du temps, trouvent quelqu’un qui les rassure et peuvent ensuite traiter la difficulté de manière plus juste et plus sereine. Par contre, ça reste précaire. Rien n'est gagné définitivement. Souvent des doutes reviennent envahir la personne APIE. L'importance de son entourage est une nouvelle fois primordiale et devra sans arrêt le sécuriser, le réconforter, l'aider à prendre de la distance, croire en lui… inlassablement…

 

Horace a confié à J-F son journal. J-F en a été tout retourné. Il a pris ça comme une immense confiance, un don de soi. Il a écrit ci-dessous quelques passages qui illustrent nos propos :
-« … J'ai trop de défauts…Je rejette tout sentiment parce que l'amour ne me fait que du mal… quand j'étais petit, je voulais toujours être le "gentil", celui qui sauve, mais maintenant, j'ai le diable à l'intérieur de moi… Si je sors avec une fille, j'ai trop peur de lui faire de la peine, de ne pas être à la hauteur… Alors, maintenant je dis Adieu à l'enfant sensible que j'étais. Je ne suis plus qu'un être impassible qui essaie de faire de l'humour à six sous pour être intéressant…. Je suis un con, un raté, une erreur de la vie… Je ne suis qu'un abruti avec des sentiments… En fait, j'en ai marre de toutes ces questions. Je trouve que l'on vit dans un monde où l'amour donne naissance à la peur dans le sens par peur de ne pas être aimé. Accepter, on en devient hypocrite afin de ne pas blesser les gens…"

L’autodérision jusqu’à l’automutilation

L’APIE pratique l’autodérision au moins pour deux raisons essentielles : il sait qu’il peut être blessant et moqueur, mais également être blessé et moqué. Il se méfie de son humour quelquefois corrosif et préfère le retourner contre lui. Au moins, il ne prend pas le risque de heurter quelqu’un d’autre que lui-même. Mais ça, il connaît. L'autre raison qui le pousse à pratiquer l’autodérision, est le fait de préférer se moquer de lui-même plutôt que ce soit un autre qui le fasse. C’est moins douloureux. Régulièrement, l’APIE se met en position d’être en dessous des autres. Comme ça, il y a moins de risques de blessures. Il anticipe sur les possibles souffrances d'autrui dans un groupe. Par son attitude, il autorise les autres à le tourner en dérision

Combien de fois j'entends des APIE crier : "Que je suis c.., c'est pas possible… Plus maladroit que moi, on ne fait pas, j'ai le record mondial." Et ces mots ne sont pas uniquement prononcés par des jeunes, mais aussi par des adultes, voire des personnes ayant dépassé les soixante ans et ayant pris l'habitude de se dévaloriser en se ridiculisant. C'est devenu une posture naturelle, un mode de fonctionnement : jouer le pataud, le niais, l'imbécile. J-F a vécu cette expérience en fréquentant ainsi un de ses amis APIE qui lui a appris ce mode de fonctionnement. À son tour, il l'a adopté comme posture relationnelle.

Ses émotions mal exprimées peuvent se retourner contre lui de peur de faire du mal aux autres. Il s'en prend à son propre corps. J-F témoigne d’un enfant dans une des écoles où il travaille qui se léchait les lèvres jusqu’au sang avec des gerçures terribles. C’était un APIE. Il a rencontré des adolescents aussi qui se scarifiaient les bras. D’autres jeunes agissent ainsi mais les APIE ont une vraie tendance à se faire du mal et à retourner contre eux-mêmes leur agressivité. Non seulement l’APIE s’automutile en n’utilisant pas son génie ou son potentiel vers une cause externe, mais il mutile son propre corps. Au-delà des traces visibles, il y a le stress, l’anxiété, la nervosité qui malmènent le corps à long terme. Combien d’ulcères, de maux de dos, d’ongles rongés, d’herpès, peuvent être des manifestations de ce malaise ou de ce mal-vivre ?

Jean-François Laurent (extrait de "Be APIE")

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Bibliographie