Psychopathologie liée au haut potentiel intellectuel

 

 

Fort heureusement, le haut potentiel n’est pas systématiquement associé à une psychopathologie, et le haut potentiel n’est pas une psychopathologie. Mais :

- parmi les personnes à HP, le pourcentage de personnes ayant une psychopathologie pourrait être plus grand par rapport à la population générale5, 7, 9, 10,

- le pourcentage de personnes à HP parmi les patients présentant une psychopathologie est plus élevé que dans la population générale3.

 

Parmi les enfants accueillis en internat psychothérapique, entre 1956 et 1977, à Salies-de-Béarn3 (schéma B, courbe 3), 23.66% étaient des enfants à HP (QI supérieur à 130 à la sortie de l’internat) !  Le décalage par rapport à la répartition de la population scolaire normale est net.

 

La surreprésentation des enfants à HP par rapport à la population scolaire normale selon Davis (courbe 1 schéma B) dans cet internat atteignait :

-         4.5 fois plus pour les enfants ayant un QI entre 130 et 140

-         151 fois plus avec un QI entre 140 et 150

-         587 fois plus avec un QI entre 150 et 160

-         830 fois plus avec un QI de 160 ou plus.

 

Ces chiffres ne sont néanmoins pas extrapolables à la population générale, car les enfants avec un QI trop bas ont peut-être été orientés préalablement vers d’autres établissements. Ils ne montrent qu’une tendance. Plus la personne a un QI est élevé, plus son risque de présenter un état mental pathologique est élevé, et plus cette personne sera fragile.

 

 

La psychopathologie observée chez les enfants de cet internat n’est pas, selon l’auteur, différente de celle présentée par les autres enfants ; mais les névroses sont plus fréquentes et « plus dramatiques ». De même, le traitement psychothérapique n’a eu d’efficacité qu’en prenant en compte les particularités intellectuelles de ces enfants : de leur HP et des difficultés liées.

 

 

En outre, plusieurs études constatent que les personnes à HP ont un pourcentage plus élevé de troubles psychopathologiques que la population générale5, 6, 8. Mais ces études ne prennent en compte que des personnes préalablement connues comme à HP. Il est donc possible que ces personnes aient eu majoritairement un test de QI suite à des difficultés scolaires, comportementales ou médicales. Mais les personnes non détectées peuvent aussi bien être sans problème particulier qu’être porteuses de troubles non étiquetés. Ainsi, dans toutes ces études, les biais de recrutement imposent la prudence.

* Dans une première étude5 comparant 23 enfants de 9 à 13 ans à QI>130, scolarisés dans des classes spécialisées pour les personnes à HP, et 23 enfants au QI moyen de 106.04 (groupe contrôle apparié), la moyenne des scores obtenus sur l’échelle de la dépression du questionnaire d’Achenbach6  était significativement plus élevée (+ 2.42 au test statistique de Student) pour les personnes à HP.

Le questionnaire d’Achenbach est un instrument de mesure standardisé et validé de la psychopathologie infantile, très utilisé en recherche et pratique clinique. Les auteurs de cette étude ont utilisé la version française de ce questionnaire, initialement utilisé aux Etats-Unis à la fin des années 70.

Les auteurs ont de même montré que l’augmentation du score de l’échelle de dépression était corrélée à la diminution du score au test de l’estime de soi, en particulier l’estime de soi scolaire. Plus le score d’estime de soi est faible, plus le score de dépression augmente. La variation de l’estime de soi scolaire explique dans cette étude 42 % de la variance du score de dépression chez les enfants à HP (chiffre obtenu par régression statistique multiple).

Enfin, l’analyse des résultats de cette étude montre que chez ces enfants, plus l’estime de soi scolaire est basse, plus les scores de dépression, d’hyperactivité, de troubles de la communication, de symptômes somatiques et d’échelle totale de psychopathologie sont élevés. Cette corrélation n’est pas retrouvée pour les enfants du groupe contrôle. Pour les 2 groupes, l’estime de soi familiale et l’estime de soi sociale ne sont pas corrélées aux scores du questionnaire d’Achenbach.

Le fait que l’étude porte sur un faible nombre de sujets, et sur des enfants à HP recrutés uniquement à partir d’écoles spécialisées, diminue la portée des résultats et la possibilité d’une extrapolation fiable.

 

 

* Une autre étude en cours7  montre dans ces résultats préliminaires que les enfants à HP

(n = 196) présentent un score d’anxiété en moyenne environ deux fois plus élevé que pour les enfants du groupe contrôle (n = 226) au questionnaire d’Achenbach (différence statistiquement significative), et environ deux fois plus élevé pour le score d’agressivité (différence statistiquement significative) (schéma C). Cette étude semble confirmer les résultats de l’étude précédente.

 

psychopathologie haut potentiel intellectuel

 

Schéma C : comparaison des scores obtenus au questionnaire d’Achenbach par 196 enfants à HP (en rouge) et 226 enfants d’un groupe contrôle (en bleu) (7, 17) 

 

 

* Les troubles du sommeil ont été étudiés parallèlement. Dans un article8 sur les signes particuliers des enfants à HP, les auteurs présentent les résultats de cette étude9 (schéma D).

Les insomnies (difficultés au coucher, éveils nocturnes), parasomnies (cauchemars), et impressions parentales subjectives d’un sommeil de mauvaise qualité, sont beaucoup plus fréquentes chez les enfants à HP étudiés que dans le groupe contrôle.

 

troubles sommeil EIP Enfants intelelctuellemnt précoces

Schéma D : comparaison du pourcentage d’enfants ayant des troubles du sommeil entre 196 enfants à HP et 226 enfants d’un groupe contrôle

(EIP : Enfants Intellectuellement Précoces ou enfants à HP)

 

 

* Des professeurs de collège et lycées de l’académie de Toulouse ont aussi mené une étude devant l’observation empirique d’échec scolaire et de souffrance psychique intense des enfants à HP. Ils ont formé le Groupe Académique de Recherche sur la Scolarité des Enfants Précoces en 2000, ou GARSEP. Le GARSEP, assisté du Docteur en psychobiologie B. Jeunier, a ainsi analysé chronologiquement 100 témoignages spontanés et non directifs de parents d’enfants à HP, qui cherchaient soit des informations sur le HP et sur la prise en charge possible, les associations existantes, les activités conseillées, soit une écoute pour parler des difficultés scolaires, sociales et/ou familiales10.

Un enfant à HP sur 4 (26 %) était signalé comme ayant souffert d’angoisse, de somatisation, de dépression (définition médicale) au cours de sa scolarité (schéma E).

 

personnes à haut potentiel

                                                               0          5         10        15        20       25 %

 

Schéma E : les 7 items les plus fréquemment cités de manière spontanée, concernant des enfants à HP, sur 100 témoignages spontanés (10)

Bien qu’il n’y ait pas eu de comparaison avec des enfants à QI < 130, la fréquence des témoignages d’angoisse, somatisation et dépression retrouvée par le GARSEP est donc assez élevée pour alerter et confirmer la tendance observée dans les différentes études de la littérature scientifique.

 

* Mais voici une autre étude11 contradictoire qui a recherché les idéations suicidaires et le risque de suicide dans l’équivalent d’un lycée pour jeunes à HP aux Etats-Unis (Indiana) : « high school for academically gifted adolescents » chez 152 sujets. Dans ce « lycée » sont recrutées les personnes à HP motivées et brillantes sur le plan scolaire, avec notamment une épreuve écrite (dissertation) discriminante et la recommandation obligatoire par 3 professeurs. Ces jeunes, une fois admis, restent 2 ans dans cette école, éloignés de leurs parents (un des critères de sélection est ainsi la motivation à la fois des parents et de l’enfant en ce qui concerne l’éloignement familial). Cette étude ne montre pas de différence statistiquement significative entre les jeunes à HP et les autres, dans cette population très particulière.

 

Bien peu d’études ont été réalisées.

 

* Un article12 fait le point sur le sujet. Il y est rapporté que dans l’étude Terman, qui a étudié 1528 enfants à HP en Californie en 1921 et qui les suit encore aujourd’hui, les sujets à HP de 80 ans présentent une forte satisfaction de vie malgré le fait que 30 % n’ont pas obtenu de diplôme supérieur. Malgré tout, il existe un biais de recrutement puisque les enfants à HP recrutés au départ, étaient d’abord choisis  par leur professeur comme les plus prometteurs, avant d’être sélectionnés par un test de QI.

 

* Dans une autre étude13, française, sur la satisfaction de vie de 28 adultes à HP de 65 ans et plus (venant de l’association MENSA pour les personnes à QI>130) l’anxiété est présente dans 25 % des cas, et 14 % ont une dépression, contre 8 % dans la population prise pour référence, malgré une forte satisfaction de vie (78.6 % aussi heureux que lorsqu’ils étaient jeunes).

 

De toutes ces études, on peut donc conclure :

-         aucune étude, en 2008, ne permet d’extrapoler ces résultats à l’échelle de la population entière des personnes à HP

-         mais un sujet à HP peut parfaitement vivre heureux et être satisfait de sa vie

-         l’anxiété semble être fréquemment une constante chez le sujet à HP, à tous les âges de sa vie ; il semblerait que ces personnes soient plus souvent anxieuses que la population générale

-         il en serait de même pour les troubles du sommeil chez l’enfant

-         les enfants à HP qui ont une réussite et une bonne adaptation scolaire peuvent ne pas exprimer d’augmentation du risque de psychopathologie (satisfaction de vie, risque suicidaire)

-         il existe une sous-population, dont la prévalence n’est pas évaluée, qui a des difficultés scolaires et/ou des difficultés sociales et qui présente une augmentation du risque de psychopathologie

-         il est possible que le risque d’échec scolaire soit plus grand pour les enfants à HP

-         le risque de psychopathologie lors de l’enfance et de l’adolescence, puis à l’âge adulte, pourrait être lié à l’estime de soi scolaire lors de l’enfance du sujet à HP

-         il reste que la surreprésentation d’enfants à HP (plus de 1 enfant sur 5) parmi les enfants venant à l’institut psychothérapique de Salies-de-Béarn, interpelle.

Les personnes à HP sont donc peut-être des personnes psychiquement fragiles, mais peut-être que l’inadaptation de certains enfants à HP à leur environnement scolaire en fait des enfants tout simplement malheureux.

 

 

Quand les personnes à HP expriment une psychopathologie, celle-ci est aspécifique et variée.

Les enfants de l’internat psychothérapique à Salies-de-Béarn3 présentaient :

-         des Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC)

-         des troubles phobiques

-         des troubles de l’affectivité avec blocage de l’évolution affective

-         des états névrotiques et névroses de caractère, d’angoisse, phobo-obsessionnelles

Mais les syndromes majeurs les plus fréquents étaient :

-         instabilité psychomotrice (40/141 soit près de 30 %)

-         intériorisation : rêverie dissimulant tristesse, anxiété

-         tendances suicidaires

-         troubles du sommeil (cauchemars surtout)

-         troubles de l’humeur : agressivité, jalousie, opposition, intolérance à la frustration

-         troubles de l’appétit : anorexie, boulimie

-         énurésie, encoprésie

-         tics, bégaiements

Au niveau scolaire :

-         retard scolaire

-         dyslexie, dysorthographie, dysgraphies

-         déscolarisation par exclusion du milieu scolaire

Le retard scolaire était la conséquence de certains troubles :

-         inhibition intellectuelle

-         inappétence ou désintérêt scolaire

-         névrose d’échec (l’enfant pense qu’il va déplaire et être rejeté s’il est premier)

-         phobie scolaire : refus total et physique d’aller à l’école

 

L’inhibition intellectuelle est illustrée par le décalage entre la courbe 2 et la courbe 3 du schéma A : le traitement psychothérapique, l’acceptation des particularités intellectuelles et affectives de ces enfants a permis une augmentation du QI rapide et de grande ampleur.

 

Hors du contexte de cet internat particulier de Salies-de-Béarn, le département de médecine générale de l’université de Liège en Belgique décrit14 les troubles suivants :

-         dyssynchronie15 sociale : difficulté à trouver des camarades du même âge avec les mêmes centres d’intérêt, rejet par les camarades qui perçoivent une différence et ne l’acceptent pas 

-         dyssynchronie15 interne : les gestes moteurs ne suivent pas le rythme de la pensée de l’enfant 

-         souffrances affectives : par hypersensibilité et lucidité, caractéristiques du HP ; intolérance à la frustration, émotions intenses vécues de manière solitaire, anxiété, angoisse face à la mort dès la maternelle, sentiment de différence, rêverie, troubles du sommeil 

-         relations familiales difficiles : opposition et questionnement de l’autorité, insuffisance de stimulation intellectuelle 

-         difficultés scolaires : manque d’organisation, sens critique qui s’exerce aussi sur les professeurs (peut être perçu comme de l’insolence), automutilation intellectuelle.

Selon ce département de médecine générale, le médecin généraliste est ainsi consulté principalement pour trouble du comportement : insomnie, instabilité psychomotrice, opposition, trouble de l’humeur (anxiété ou dépression), échec scolaire, mais aussi : dyslexie, dysgraphie, dysorthographie, dyspraxie, dysphasie. Les enfants à HP, hypersensibles, seraient de « bons candidats à une somatisation de leurs difficultés ».

 

 

Finalement, on peut conclure de ces listes que la psychopathologie observée est globalement de même nature en consultation courante de médecine générale et en institut psychothérapique pour graves névroses. La psychopathologie est simplement exprimée à une échelle de gravité différente.

 

 

Deux points restent à préciser :

-         La dépression de la personne à HP a des aspects spécifiques16

-         L’instabilité psychomotrice de la personne à HP a des aspects spécifiques17

 

En ce qui concerne la dépression, Siaud-Facchin, psychologue clinicienne qui exerce dans le centre français de diagnostic et de prise en charge des troubles des apprentissages scolaires de Marseille, décrit16 des caractéristiques singulières :

-         « La dépression du vide » : l’adolescent (ce serait les adolescents les plus touchés) a pour objectif de ne plus penser, car c’est penser qui fait souffrir. Penser est un danger. La peur de penser est intense. L’adolescent n’exprime ni souffrance, ni douleur, ni émotion. Il reste indifférent aux tentatives d’aide et refuse toute intrusion dans son monde intérieur.

-         « La quête existentielle » : l’adolescent analyse sans tristesse la vie et la juge avec lucidité. Il est inquiet pour l’avenir de l’humanité. Il cherche à trouver le sens de la vie, de sa vie. Il se pose scientifiquement et philosophiquement LA question de la vie et de la mort. Il est envahi par cette quête de réponses impossibles.

-         « Le deuil du plaisir intellectuel » : enfant, il voulait découvrir les trésors du savoir, mais maintenant, il n’a plus confiance, ne veut plus penser ; rien n’a de sens pour lui, il fait le deuil du plaisir intellectuel.

-         « La culpabilité » : l’adolescent a l’impression d’avoir trahi ses espoirs d’enfants, alors qu’il était confiant en ses possibilités intellectuelles et qu’il imaginait un avenir cognitif enthousiaste.

-         Tableau souvent polymorphe avec modalités dépressives successives diverses : par exemple, anorexie, puis troubles du comportement, puis repli sur soi, puis insomnie rebelle etc.

-         Début très insidieux.

-         Le désinvestissement scolaire peut être absent : dans l’ordre d’apparition de la symptomatologie, c’est le dernier à apparaître (signe de gravité).

-         Résistance thérapeutique médicamenteuse.

-         Résistance thérapeutique des psychothérapies tant que les particularités intellectuelles et affectives du HP ne sont pas prises en compte

-         Risque de chronicisation à bas bruit à l’âge adulte : absence d’épanouissement intellectuel, social, professionnel ; l’adulte est désabusé, désinvestit tout apprentissage (inhibition intellectuelle), met à distance toute émotion et n’a pas de projet de vie (car la vie n’a aucun sens).

-         L’apparition d’une dépression est donc secondaire à une interaction non satisfaisante entre la personne à HP et son environnement. C’est une dépression réactionnelle.

Quant à l’instabilité psychomotrice de la personne à HP, celle-ci recouvre : déficit de l’attention, hyperactivité motrice et impulsivité (critères DSM IV pour le Trouble de Déficit de l’Attention avec Hyperactivité ou TDAH). Mais ces symptômes ne s’expriment qu’en milieu scolaire pour l’enfant à HP (alors que l’enfant s’ennuie) 17. En effet le véritable TDAH doit s’exprimer identiquement à l’école, au cours des activités de loisir, et dans le milieu familial. Le questionnaire de Conners (avec description des symptômes lors de différentes situations de la vie quotidienne), diffusé largement par Revol17, obtient un score pathologique uniquement pour le milieu scolaire, alors que le score est normal dans les autres situations, où il n’existe pas d’ennui.

 

Les personnes à haut potentiel intellectuel peuvent donc avoir un risque significativement plus élevé que la population générale de développer une psychopathologie, et ce risque est alors d’autant plus élevé que le QI est plus élevé (chiffre de QI pris en compte en l’absence d’inhibition intellectuelle).

Cette psychopathologie est variée et recouvre tous les troubles classiques de l’enfance, bien connus des médecins. Certaines caractéristiques sont pourtant singulières : l’inhibition intellectuelle et la crainte de penser, en partie liée au milieu scolaire ; l’anxiété secondaire à la lucidité face aux difficultés qui existent dans le monde ; la dépression conséquence de ces troubles, avec son tableau de symptômes polymorphes et son début insidieux ; l’instabilité psychomotrice dans les situations d’inadaptation intellectuelle.

Enfin, la psychopathologie peut s’exprimer à tous les âges ; son expression commencerait  avec la scolarisation. Les risques majeurs sont la chronicisation d’une dépression masquée à l’âge adulte et finalement l’absence d’épanouissement de la personne.

 

Il faut donc se demander, devant toute personne à HP, si cette personne souffre, et ceci à tous les âges de la vie.

 

 

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