LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

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Mentounasc
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LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

Messagepar Mentounasc » 23 mai 2019, 10:50

A TOUT VISITEUR : MERCI DE BIEN LIRE CE QUI SUIT AVANT DE POSTER !

Ce fil de discussion est destiné à recueillir les écrits d'un atelier d'écriture, dont le but est la réalisation d'un mini-roman portant l'intitulé du post.
VOUS NE DEVEZ PAS poster de commentaire sur ce fil tant que le feu vert n'aura pas été donné, c'est à dire tant que l'oeuvre n'aura pas été entièrement écrite. Un message explicite donnera ce feu vert à la fin.

Si d'ici cet achèvement vous désirez poster des commentaires ou avoir des renseignements, que ce soit sur l'oeuvre ou l'atelier d'écriture, consultez et/ou intervenez sur le sujet suivant : https://gappesm.net/phpBB3/viewtopic.php?f=43&t=2908.

LES ECRITS CONTENUS DANS CE FIL DE DISCUSSION SONT LES PROPRIETES RESPECTIVES DE LEURS AUTEURS.
Nul ne saurait reproduire tout ou partie de ce fil sans l'autorisation expresse du ou des auteurs concernés.

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A L'ATTENTION DES AUTEURS-REDACTEURS

Outre le fait de soigner votre orthographe et la présentation, merci de veiller à n'utiliser aucun smiley ou émoticone dans vos textes.
N'utilisez qu'une seule couleur de police (le noir !) et qu'un seul format de texte (sauf pour les titres et sous-titres qui peuvent avoir un format différent).
Vous devez éviter les caractères gras, mais vous pouvez utiliser la mise en italique lorsqu'elle s'avère nécessaire.
L'aspect de votre texte doit ressembler à ce qu'on trouve dans un "bouquin classique".
Si vous devez commenter votre propre texte, faites le sur le fil de discussion cité plus haut, ou bien attendez le feu vert final précité.
Nihil Nisi Silentium Timet !
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Re: LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

Messagepar Mentounasc » 24 mai 2019, 04:06

La Planète des Zèbres
(oeuvrette multicerveaux)



TOME 1
''Au soleil des vieilles filles fanées''










Chapitre premier
En attendant le gogo




L'intelligent peut facilement se faire passer pour un idiot.
L'inverse est beaucoup plus difficile.
(Kurt Tucholski)



Il pleuvait encore sur Balbec.
Il pleuvait depuis Brest, et ce depuis trois jours. Trois cent cinquante bornes et quatre heures trente de route sous cette fichue flotte qui devait ravir les salades et les limaces, mais sûrement pas les touristes nombreux en cette période de fête.

Vingt et une heures. Frétigne se gara près de la rue piétonne et entreprit d'entrer dans la vieille ville. Déserte. La pluie tapait sur son imper avec un bruit rageur, comme si elle eût voulu en transpercer la toile pour montrer qu'elle était chez elle et avait le droit le plus absolu de te mouiller jusqu'au tréfonds.

Frétigne remonta la grand'rue sur environ deux cent mètres, puis bifurqua à gauche sur la rue du marché. Là, juste après la bifurcation, dans une sombre ruelle perpendiculaire, une lumière blafarde éclairait deux enseignes en fer forgé.
La première était illisible, ses caractères probablement effacés par les années. La seconde indiquait ''Au soleil des vieilles filles fanées''. Frétigne poussa le bec de cane et entra.

Sitôt franchi le seuil, une agréable odeur de beurre d'herbes chaud et de romarin montait au visage. Le visage de Frétigne s'éclaira en devinant l'arrivée imminente d'une cassolette d'escargots à la barigoule, qui, bien que n'étant pas fruit de sa commande, mettait déjà sa faim à l'épreuve.

- Bonsoir, Mons... euh, Mad... enfin, Bonsoir...
- Bonsoir. Frétigne. Simplement Frétigne. Je suis herma.
- Ah, d'accord. Une place pour une personne, ou bien vous attendez du monde ?
- Il n'y a que moi. Une place isolée si vous avez.
- Je n'en ai plus ce soir, je dois vous mettre dans la grand'salle.
- Je vous suis.

Au moment où ils passaient entre deux grandes tablées de plusieurs convives, une voix puissante s'éleva :

- Par le Christ-Hell et tous les saints noms du nouveau zodiaque, que je sois damné si ce n'est pas Frétigne l'herma qui nous vient là ! Frères et sœurs, serrez-vous, et faites une place à la terrible Frétigne, que dis-je, ''la terrible'', au terrible Frétigne, qui a battu notre regretté Marzouk au championnat il y a cinq ans... pour ceux qui s'en souviennent.

Un murmure admiratif parcourut la grande salle. Tous les regards se tournaient maintenant vers l'herma, et surtout ceux des convives des autres tables que celle d'où émanait l'invite, ce qui lui causa une légère gêne. Une nuance de rose monta sur ses joues, mais Frétigne s'efforça de sourire.

- C'est gentil à toi de m'inviter, Bid, je ne m'attendais pas à rencontrer ici des zèbres de ton acabit ! Le guide Chimelin disait que c'est le seul endroit potable de Normandie où l'on peut encore entendre des conversations débiles entre béta-normaux !
- Ahhhh, le Chimelin, tu parles ! Depuis qu'il ne paraît plus que tous les dix ans, il est périmé à la moitié de sa durée de vie. Je suis étonné que tu fasses confiance à cet infâme ramassis de rumeurs mondaines.
- Où les trouver d'autre, dis-moi ! Le coût du papier étrangle tout, tu ne crois pas ?
- Tu as raison ! Foin de Caprice D'Orne et de bavardages, installes-toi là, près de moi et... Patron, une Curcumine bien serrée et pas trop fraîche pour notre herma.

Bid-Daum, le géant roux qui avait interpellé Frétigne, se poussa sur le banc en l'invitant à s'assoir. Dans la salle, les conversations avaient déjà repris. Et comme par hasard les sujets allaient de la situation des béta-normaux à la crise du papier, en passant bien évidemment par la pérennité des rares publications disponibles.

Le brouhaha se calma instantanément lorsqu'un personnage immense mais fluet entra dans la salle et lança d'une voix étonnamment forte au vu de sa maigreur :
- Gentes dames et gents messieurs ! Je suis Rick Roy dit « La Quête » et je suis le crieur de nouvelles officiel de l'arrondissement de Balbek. Je procèderai à la lecture publique dans une demi-heure dans l'arrière cour couverte pour ceux qui préfèrent l'oralité. Pour les autres, merci de me rendre le bulletin de nouvelles à l'issue de votre lecture.

Le crieur passa de table en table, distribuant à qui en faisait la demande une espèce de prospectus multipages d'un papier grisâtre. A chaque fois il ponctuait sa distribution d'un ''merci d'épargner le papier''. Puis il disparut aussi soudainement qu'il était arrivé.
Frétigne s'aperçut que toute la tablée avait choisi l'option papier. Et un coup d'oeil rapide à la salle lui permit de constater que certaines tables avaient commencé à se vider, les convives se dirigeant vers une issue au fond de la salle. Les seuls qui restaient assis étaient déjà plongés dans la lecture du bulletin remis par le crieur public.
Comme Bid-Daum et ses compagnons, Frétigne se plongea dans la lecture

Bulletin d'information n°3907
Ami lecteur, merci de lire cet avertissement légal avant de passer au reste du contenu.
Nous te remercions de prendre soin de ce bulletin et de le rendre à l'issue de ta lecture, afin que son papier puisse être recyclé et continuer à t'informer.
Le présent bulletin a été rédigé par le CHEZE (Comité Hermaphrodite des Erudits Zébrés Européens), avec le soutien et l'aval du Gouvernement Central et l'appui financier de structures locales. Numéro de publication légale EU-FR-NOR-BAL-15789 267 340-7.

Voila bientôt 85 ans que s'est produite la catastrophe des sept centrales. Voilà bientôt 80 ans que notre humanité se débat dans des problèmes génétiques et d'approvisionnement en matières premières. Et voilà plus de 75 ans que ce bulletin d'informations hebdomadaires paraît.
Nous aimerions n'avoir pas à fêter ces tristes anniversaires. Cependant, l'existence et la reconnaissance du CHEZE n'est possible que depuis que nous avons repris la diffusion du bulletin il y a cinquante ans. Nous placerons donc la quasi totalité de celui-ci sous l'angle scientifique des statistiques, les dernières qui nous aient été communiqués par les instances dirigeantes.

1) Statistiques générales européennes
Population totale : 1 377 650 000 (soit + 0,14% depuis l'année dernière)
Dont hommes : 442 225 650 (soit 32,1 %)
Dont femmes : 439 470 350 (soit 31,9 %)
Dont hermaphrodites : 460 135 100 (soit 33,4%)
Dont Transgenres et 5ème sexe : 33 063 600 (soit 2,4%)
Dont sexe indéterminé : 2 755 300 (soit 0,2%)

Le CSCE (Comité Scientifique Central Européen) a fait remarquer à nos instances que l'hermaphrodisme est désormais devenu la caractéristique sexuelle dominante des humains. La progression continue, supérieure à 5 % d'accroissement annuel.
Devant l'interrogation sur l'avenir de notre espèce que suscitent ces chiffres, le CSCE a fait savoir que le taux de reproductivité des hermaphrodites avoisine désormais les 10 %, avec une progression annuelle de la fécondité de l'ordre de 5%, ce qui semble assurer la pérennité de l'espèce humaine.
Car en effet, les chiffres en provenance des autres parties du monde sont catastrophiques : en dehors de la vieille Europe, le reste de notre planète est concerné par la stérilité qui touche environ 94 % de la population. Seuls les hermaphrodites y échappent, avec une fécondité moyenne de 14%. Mais ils sont moins nombreux que chez nous, environ 19 % de la population, avec de fortes disparités (Asie 7% alors que l'Afrique affiche 27%).

La question se pose donc de savoir pourquoi notre bonne vieille Europe échappe à cette situation, alors que c'est chez nous qu'a eu lieu la catastrophe de 2037.
Quid de la répartition des radiations, de leur influence sur notre patrimoine génétique, et aussi de la zébritude qui semble en train de se généraliser ?
Car selon les études les plus récentes, la « HP-itude » touche désormais plus de 20% de la population. Ceux que l'ont appelait les normopensants au siècle dernier sont devenus les bétanormaux, par une amusante opposition linguistique et de vocabulaire. Il n'en reste pas moins que les sujets d'inquiétude sont aussi nombreux que les sujets d'interrogations, et ce bulletin tente d'en dresser un résumé tout en apportant des éclaircissements.

2) Pour tenter de comprendre et répondre aux questions cruciales, il faut reprendre d'autres données statistiques.
Continuons en examinant …/...



Frétigne releva la tête. Tous étaient absorbés dans la lecture. Le doute s'incrusta dans son esprit : son lien avec l'humanité était-il plus profond avec les hommes ou bien les femmes qui semblaient constituer la tablée de Bid ? En même temps, se posait ce sempiternel questionnement : était-il un homme ou bien était-elle une femme ? C'est à cet instant qu'une autre tête se releva, presque face à lui. Les traits du visage étaient ambigus mais beaux et doux, et sous une espèce de bure on devinait la naissance de deux petits seins pommés.
Les regards se croisèrent et se soutinrent. La question intérieure que se posait Frétigne disparut aussitôt, remplacée par la certitude que le visage était celui d'une herma, de plusieurs années plus jeune. Doux Visage énonça à voix basse :
- Je suis China. China Nemerf. Herma. J'arrive de Toulouse. Bid-Daum est mon demi-frère.
- Viens !
Ils posèrent leurs bulletins, se levèrent et se mirent à l'écart des tables. L'ensemble de la salle était vraiment absorbé par la lecture.
- Qu'es-tu venu faire ici ? Tu veux que j'emploie le masculin ou le féminin ?
- Ca m'est égal. Et toi ? Bid m'a demandé de venir l'aider à chercher des gogos.
- Moi aussi ça m'est égal. Qui veut-il pigeonner ? Et pourquoi ?
- Il paraît que Le Centre cherche des volontaires pour tester l'efficacité d'un programme psycho-somatique associé à une allopathie particulière.
- Et ?
- Bid n'est pas trop d'accord. Il dit que nous les herma sommes l'avenir de la descendance. Je suis féconde, et toi ?
- Je le suis aussi. Ce programme, il est en rapport avec ça, non ? Pour que tu me déclares aussi sec ta fécondité c'est qu'il y a un lien.
- Oui, le but du Centre est de rétablir la fécondité des deux premiers sexes. Mais les zèbres travaillant dans la Santé s'y opposent, ils pensent que cela va créer plus de dégâts que résoudre des problèmes. Alors Bid donne le change, il fait semblant de chercher et organise des réunions. Comme ce soir. Enfin, c'est un tout petit peu plus compliqué que ça. Il te dira.
- Je vois. Faisons semblant de rien et retournons nous assoir. A propos, tu me plais.
- Tu me plais aussi mais je ne suis pas sensée te le dire, je n'ai que vingt-six ans, et tu en as manifestement plus du double.
- Peu importe, non ? Allez, retournons à table.
Ils se rassirent et firent semblant de s'absorber dans la lecture. Mais leur esprit était ailleurs.

Comme par magie, pratiquement toute la salle acheva sa lecture en même temps. Frétigne se dit que tout ce petit monde devait être zèbre et pratiquer la lecture rapide. Les huit pages du bulletin auraient nécessité quelques minutes de plus à des béta-pensants.
Il y avait cependant quatre ou cinq personnes isolées encore absorbées.
China lui fit un signe en direction de l'une d'elles. Frétigne comprit qu'elle arrivait aux mêmes conclusions.

Le crieur public refit son apparition. Il commençait à ramasser les bulletins qui avaient été lus.
La grosse main de Bid se posa sur l'épaule de Frétigne.
- Deux mètres soixante sept, et il n'a pas fini de grandir. Il paraît qu'ils sont de plus en plus nombreux à mesurer plus de deux cinquante. Tu en connais aussi ?
- Oui, deux ou trois. J'ai fait la connaissance de ton... de ta sœur. Elle a l'air sympa et franche.
- J'ai une grande confiance en elle. Et je lui ai beaucoup parlé de toi !
- De moi ? Tiens-donc. Et pourquoi ça ?
- Ta victoire au championnat d'intelligence nous a beaucoup épaté. Même notre regretté Marzouk disait au cours des éliminatoires que tu étais beaucoup, mais vraiment beaucoup plus fort, plus forte que lui.
- J'ai eu un peu de chance...
- Tsss tsss ! Ta résolution du puzzle du sixième niveau n'était pas de la chance. Mais Baste. Que viens-tu faire dans ton ancien fief ?
- Nostalgie. Je voulais revoir la mer, me gaver de soles normandes et d'huitres, sentir les embruns fouetter mon visage. Chagrin d'amour mon vieux, rien de tel que l'estomac pour soigner les bleus de l'âme. Et à propos, j'ai faim !
- Nous avons tous pris des cassolettes en entrée, avec ensuite une tarte au Pont L'évèque. Je t'y mets aussi ?
- Rien de tel que ce mariage avec la Provence. Vas-y !
Bid fit un signe discret au patron, lui signifiant qu'il pouvait rajouter un convive à sa liste et lancer la commande.
- Je savais que Rick Roy devait venir. Alors il fallait attendre. La plupart de ceux qui sont avec nous à table ont été démarchés par le Centre. Dans le cadre d'un programme...
- Je suis au courant. Ta sœur
- Elle a bien fait. Bref, les quatre couples que tu vois veulent tenter l'expérience.
- Ils connaissent les risques ?
- Oui et non. Les risques physiques, ils savent. Le centre ne leur a rien caché des dangers de certains neuroleptiques, surtout associés à diverses autres molécules . Mais pour la soma, ils nagent dans le flou. Ils aimeraient comprendre en quoi consiste la thérapie, et pourquoi elle aura une influence sur leur fécondité.
- Et tu es chargé de les convaincre...
- Ca ne m'enchante guère, même s'ils savent parfaitement qu'ils vont faire l'objet d'une expérience scientifique aux limites de la psy. (Il baissa la voix) Regarde-les, ces braves gens qui se sourient en parlant de tout et rien, et peut-être de nous d'ailleurs, regarde-les bien, eux qui se désespèrent d'avoir un rejeton, qu'il soit chieur ou pisseuse importe peu, ils veulent prolonger leur amour, leur famille. Et nous on risque de les réduire en trois petites heures. Statistiquement d'après la Zherma, huit à neuf couples sur dix vont y passer, juste pour donner de la fertilité à un ou deux autres. C'est abominable.
- La Zherma ?
- C'est l'assoce des zèbres hermaphrodites qui bossent au Centre. Ils sont carrément contre.
- Et China ? Que vient-elle faire dans ton truc ?
- Elle semble avoir des pouvoirs bizarres. Pas de la télépathie ou de la lecture de pensées, non, mais on dirait qu'elle ressent à l'avance la sensibilité des gens à l'effet de plusieurs molécules pharmaceutiques. Elle a 97% de réussite dans ses prévisions d'efficacité de traitement, et ça rien qu'en parlant quelques minutes au patient. Je compte sur elle pour m'aider à éviter à des gens de se condamner eux-mêmes par leur désespoir.

Frétigne regarda les convives de la tablée, Tous des quadra, souriants, sympathiques. Et tous en mal d'enfant. Se pouvait-il qu'on souffre à ce point de l'absence de descendance au point de prendre un risque si important pour sa santé, pour sa vie ? Ca n'était pas possible, il y avait forcément autre chose. Une chose qu'il ne comprenait pas. Ou pas encore.

- Tu piges pas, hein ? Dis-toi que moi non plus. Et je cherche. Et en plus je me dis que si je ne fais pas ce boulot, un autre va le faire, avec certainement moins de scrupules. Pour l'instant, grâce à China, j'ai envoyé plus de deux cents personnes en traitement, et il y a eu seulement cinq victimes. Chaque jour je bénis China d'exister. Je suis prisonnier, Frette, je suis prisonnier. D'un machin qui me dépasse et que je dois absolument faire. Et je rends aussi China prisonnière. Ca me déplaît, tu vois.
- Ta frangine me plait, elle, et ça ne me plait pas de la savoir prisonnière de ce truc, tout comme toi. J'ai rien de prévu prochainement. Ca te dirait que j'enquête un peu sur la question ?
- Oh que oui. Mais vas-tu trouver quelque chose ? Tous les documents administratifs semblent en accès libre, y'a que les dossiers médicaux qui sont restreints. Que peux-tu donc trouver ? Moi je ne vois rien qui explique ce mic-mac horrible.
- Nous verrons bien. Laisse-moi fouiller. Tiens, voilà de quoi nous revigorer...

Pendant tout le repas, ils évitèrent soigneusement le sujet. Ils parlèrent principalement de la catastrophe de 2037, source actuelle des maux de l'humanité. A l'époque, les humains avaient mis en commun leurs sources de production et de transport d'énergie par le biais de réseaux. Mais l'explosion d'une centrale nucléaire avait déclenché une réaction en chaîne, six autres centrales étaient parties en feu, fumée et radiations. En six mois, soixante cinq millions de morts pour la seule Europe.
La planète n'avait plus besoin de guerre, puisqu'elle avait des centrales nucléaires.
Frétigne sentit que la conversation si elle perdurait mettrait l'ambiance à la déprime. Comme par enchantement un petit carnet noir apparut dans sa main, que tous fixèrent ébahis. Du papier ! Frétigne possédait un carnet en papier !

Le carnet s'ouvrit à une certaine page, et Frétigne entreprit de lire un passage qui durait une minute. Une histoire drôle. L'hilarité s'empara de la table, et Frétigne n'eût qu'à lire une seconde histoire pour que l'ambiance change complètement. Le carnet regagna ensuite la poche dont il était sorti discrètement.

- Bid, je vais vous quitter là ce soir, mais auparavant je voudrais m'entretenir avec ta sœur. Ca te pose un problème ?
- Aucun, vous êtes adultes. Mais si tu poses la question, je devine que ce n'est pas anodin.
- Oui. Je pense que ta sœur est mêlée contre son gré et le tien à ce que tu vis. Et ce sans même que vous le sachiez. Donc j'ai des questions à lui poser. Si tu le veux bien, je viens te voir chez toi dans trois jours, si tu habites toujours du côté de chez Swann.
- Je n'ai pas déménagé, et mes parents sont toujours vivants tu sais , et ils habitent eux aussi toujours la même maison à côté ! Ils fêteront leur centième anniversaire de mariage le mois prochain ! Merci quand même les progrès de la médecine...
- Bien alors à Samedi. Je règle ma note en sortant et aussi celle de ta frangine.
- Laisse, Frette, c'est pour moi. Ca m'a fait plaisir, et ça me réconforte aussi de savoir que tu vas jeter un coup d'oeil à tout ça...


Frétigne fit un signe discret à China qui se leva également et entreprit d'enfiler un imperméable vert pomme, qui la faisait ressembler à une jeune héroïne des bandes dessinées du siècle précédent. Ils saluèrent tous les convives de la tablée, et se dirigèrent vers la sortie.

Non seulement la pluie s'était arrêtée, mais le ciel était constellé d'étoiles. La Croix du Sud était nettement visible au dessus d'eux, malgré la pollution lumineuse de la ville.
Les faibles lumières de la ruelle étaient éteintes, et l'air était doux et parfumé. Une odeur de noisettes grillées, de pommes et de caramel vint chatouiller leurs narines.
- On dirait que nous avons loupé le dessert...
- Tarte Tatin façon normande. Dommage. Mais pas bon pour ma ligne. Où allons-nous ?
- Pour l'instant je voudrais aller faire un tour du côté de Caen, voir les bâtiments de ce fameux Centre. Tu es dispo ? Tu n'as pas sommeil ?
- Tout va bien. Je suis libre jusqu'à demain seize heures. Je dois parler aux gens qui étaient à table ce soir.
- On sera rentrés avant.


C'est au moment où ayant remonté la rue principale ils arrivaient près de la Voitélec de Frétigne que se produisit l'incident.
Un incident dont ils ne pouvaient soupçonner que ses conséquences allaient remettre en cause l'avenir d'une partie de l'humanité.
Nihil Nisi Silentium Timet !
Kathe
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Re: LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

Messagepar Kathe » 15 juil. 2019, 21:11

La Planète des Zèbres
(oeuvrette multicerveaux)




TOME 1
''Au soleil des vieilles filles fanées''









Chapitre deux
La fenêtre bleue



Il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel.
(Victor Hugo)



Soudain, un halo bleuté apparut devant eux. Il s’étendit jusqu’à devenir suffisamment grand pour laisser passer un humain. Le halo avait une couleur azur, mais il était traversé d’ondes pulsantes. En un instant, la chose surgit comme un diable hors de sa boîte. Elle se jeta sur China et lui trancha la carotide sous les yeux hébétés de Frétigne. Puis la chose laissa tomber le couteau et s’enfuit par les ruelles mal éclairées. Frétigne revint de sa sidération et s’élança à la poursuite de l’assassin.

Au bout de quelques minutes, il dut bien se rendre à l’évidence : l’autre était beaucoup plus rapide. Il revint sur ses pas pour constater que toute étincelle de vie avait disparu de sa compagne. China baignait dans une mare de sang, le regard fixe, les pupilles dilatées. Frétigne avait les jambes en coton. Il sentit le contenu de son estomac remonter. L’odeur du sang était envahissante et écœurante. Il dut s’éloigner un instant pour lutter contre les nausées.

Le halo bleuté s’amenuisait. Il ne fut bientôt plus qu’un minuscule point, puis plus rien ne laissait penser qu’il y avait eu quelque chose là l’instant d’avant. Frétigne reprit ses esprits réfléchit à toute vitesse. Ce halo bleu était comme une fenêtre ouverte vers un autre monde, parallèle ou temporel. Il n’avait jamais rien vu de pareil. La chose, sortie de cette fenêtre bleue, avait forme humaine. Cependant, elle avait une sorte d’armure qui cachait son corps et son visage. Impossible de déterminer le sexe de cet humanoïde. Pourquoi avait-il tué China ? Était-ce une victime choisie aléatoirement ou ce meurtre était-il ciblé ? Il ramassa le couteau maculé de sang avec son mouchoir pour éviter d’y mettre ses empreintes. C’était une arme de chasse ordinaire, un côté coupant et un côté cranté. Rien de différent de ce qu’il connaissait. Il ne détecta sur l’arme aucun mécanisme susceptible de lui faire penser à une forme de vie venue du futur ou extra-terrestre. En tout cas, le couteau de chasse était une arme toute trouvée pour que le crime ne puisse pas paraître étrange. Si Frétigne racontait les circonstances de l’agression à Bid, il n’était pas certain que celui-ci le croirait. En fait, il venait de s’apercevoir qu’aucune personne présente à la taverne ne le croirait. L’armure dont l’humanoïde était revêtu empêchait que l’on puisse trouver sur l’arme une quelconque empreinte, ni même une trace d’ADN.

- Je suis dans de beaux draps, se surprit-il à penser.

La panique s’empara de lui. Soudain, il se ressaisit. Il y avait deux vieilles couvertures dans le coffre de sa Voitélec. Il en sortit une et emballa le corps inerte de China ainsi que le couteau. Ensuite, il essuya le sang sur ses mains et sur les pavés avec un pan de la seconde couverture qui servit également à l’empaquetage du corps. Il déposa China dans le coffre du véhicule. Il se mit aux commandes et dicta l’itinéraire. Le véhicule s’ébranla.

Elle filait sur la route en direction d’Étretat. Environ une heure plus tard, Frétigne arriva à destination. Il s’arrêta sur le bas-côté, descendit et ouvrit le coffre. Il lui restait environ deux kilomètres à parcourir avec son précieux paquet sur le dos avant d’arriver à la Pointe de la Courtine. Cette falaise de près de cent mètres de haut était l’endroit idéal pour se débarrasser du corps de China. Il trouva quelques grosses pierres aux alentours qu’il ajouta au linceul Ensuite, il ficela proprement le tout et le porta jusqu’au bord de la falaise.

- Dois-je prononcer un bref discours avant de l’abandonner dans les flots déchaînes ? pensa Frétigne. Non ! Il est plus prudent de ne pas traîner dans le coin.

Le corps de China fit une chute vertigineuse, puis pénétra dans l’eau où il disparut. Pas de danger qu’il remonte ainsi lesté. Il fallait maintenant trouver une histoire plausible à raconter à Bid. Même si Frétigne n’était pas le meurtrier de China, il ressentait de la culpabilité d’avoir fait disparaître son corps. Il avait peur de ne pas être crédible en racontant des bobards au frère de China. Il avait intérêt à être bon comédien.

Pendant qu’il échafaudait des plans qu’il trouvait plus foireux les uns que les autres, il ne pouvait s’empêcher de penser à la mystérieuse chose qui avait assassiné China. Était-elle dangereuse pour lui, Frétigne ? Risquait-elle de s’en prendre à lui ? Comment pouvait-il se défendre s’il était attaqué par elle ? S’il voyait de nouveau apparaître la fenêtre bleue, qu’importe où il se trouverait, il prendrait ses jambes à son cou. Pourtant, il avait tout de même envie de venger la mort de China. S’il pouvait découvrir qui était cet humanoïde et d’où il venait, il aurait peut-être la possibilité de le mettre en échec.

- Je dois investiguer en ce sens, pensa-t-il en retournant à Balbec.

En revenant dans le village, il avait terminé de mettre en musique l’histoire qu’il allait servir à Bid. Il gara sa Voitélec et prit le chemin de l’établissement ''Au soleil des vieilles filles fanées'' où il avait laissé le frère de China. Celui-ci était toujours là, sirotant une Curcumine au bar.

- Eh Frétigne, te revoilà bien vite, lui dit Bid-Daum. Ne devait-on pas se retrouver chez moi dans trois jours ? Mais… où est ma sœur ? Elle n’était pas avec toi ?
- C’est un enfer que je vis, Bid, répondit Frétigne d’un air abattu.
- Qu’est-ce qui se passe ? questionna Bid, avec un soupçon d’inquiétude dans sa voix. Son interlocuteur n’était pas rassurant !

Frétigne reprit avec beaucoup d’hésitations et l’air abattu :

- J’ai emmené ta sœur à Caen pour investiguer sur le Centre. On pensait avoir pris toutes les précautions pour éviter d’être repérés. Mais on aurait dit que quelqu’un les avait prévenus de notre visite. Ils nous ont tendu un guet-apens. Peu après avoir pénétré à l’intérieur du bâtiment principal, nous sommes tombés nez à nez avec le comité d’accueil. China et moi avons tenté de fuir, mais elle est tombée dans une cuve remplie d’un liquide corrosif. Le temps que j’essaie de lui porter secours, elle avait disparu, comme fondue dans un bain d’acide. Il fit une pause et tenta de se ressaisir, puis continua. J’avais plusieurs assaillants à mes trousses. J’ai pris mes jambes à mon cou sans demander mon reste. Je m’en veux, Bid… Si tu savais comme je m’en veux d’avoir entraîné ta sœur dans ce traquenard…

A l’écoute du récit de Frétigne, Bid était devenu livide. Puis très vite, son visage vira à l’écarlate et un direct du droit atterrit sur le nez de Frétigne. La violence du coup le projeta à plusieurs mètres tandis que sa tête heurtait violemment la porte d’entrée. Il perdit connaissance. C’est peut-être cela qui le sauva de la sauvagerie de Bid. A moins que l’intervention de Rick Roy, qui s’était attardé après son service, n’ait dissuadé Bid de continuer le carnage. On ne se bat pas contre un géant de deux mètres soixante-sept.

Quand Frétigne revint à lui, Rick et un autre type étaient penchés sur lui. Le géant lui demanda :

- Ça va mieux ? Bienvenue parmi nous Frétigne l’herma.

Puis, désignant son acolyte, Rick le lui présenta :

- Salmacis. Un autre herma.

Frétigne se frotta la tête et sentit une énorme contusion qui lui donnait un sacré mal de crâne.

- Enchanté Salmacis. Il faut que je boive quelque chose pour me remettre les idées en place et pour faire passer cet horrible goût de sang que j’ai dans la bouche.

Cela lui rappela l’odeur de China peu après l’agression. Les nausées reprirent.

- Je dois rentrer, dit Rick. Je vous laisse tous les deux.
- Merci Rick, répondit Frétigne. Sans toi, je n’étais plus que de la charpie.
- Je ne pouvais pas laisser l’herma Frétigne qui a gagné le championnat d’intelligence se faire dégommer par une brute épaisse.

Rick Roy salua l’assemblée et quitta l’établissement. Frétigne se tourna vers Salmacis. C’était un herma très plaisant à regarder. Il l’aurait bien comparé à Ganymède.

- Et Bid-Daum ? demanda Frétigne.
- Il a réussi à ramper vers la sortie, répondit Salmacis. Il était salement amoché. Il ne t’embêtera plus. Au fait, pourquoi il en avait après toi ?
- Sa sœur est morte. Il pense que c’est de ma faute.
- Et il a raison de le penser ?
- Non, répondit énergiquement Frétigne. Je n’y suis pour rien ! Mais… j’étais là quand c’est arrivé. Un moment très traumatisant. Je l’ai vue mourir et je n’ai rien pu faire pour la sauver.
- Pauvre Frétigne. Je vois que tu es très affecté. Tu l’aimais, c’est ça ?
- On ne se connaissait que depuis quelques heures, mais on peut dire que j’ai eu le coup de foudre… et elle aussi.

Salmacis fit une moue de dégoût, comme si ce que Frétigne lui disait ne lui plaisait pas. Ensuite, il lui donna la main pour qu’il puisse prendre appui et se relever plus facilement. Tous deux se dirigèrent vers le bar.

- Qu’est-ce que tu prendras ? demanda Salmacis.
- Une Curcumine.
- Garçon, deux Curcumines.

Le serveur leur apporta les consommations. Tout en sirotant sa Curcumine, Salmacis reprit :

- De quoi est morte la sœur de Bid-Daum ?
- Euh, nous sommes allés visiter le Centre spécialisé en fécondité.
- A Caen ? l’interrompit Salmacis.
- Oui. Celui-là même. Il paraît qu’il s’y passe des choses pas très réglo. Nous sommes partis pour investiguer. Seulement, nous étions attendus.
- Ah bon ? fit Salmacis, soudain intéressé.
- En tentant de nous enfuir, China est tombée dans une cuve remplie d’un produit acide. Je n’ai rien pu faire pour la sauver… dit Frétigne qui commençait à croire à son récit fantaisiste.

Salmacis le regarda d’un air sceptique et lui annonça :

- Mensonges que tout cela. Il n’y a jamais eu de cuve d’acide dans le Centre spécialisé en fécondité. A Caen, ils effectuent des expériences psychosomatiques sur les couples stériles. C’est vrai que c’est dangereux, mais ils n’ont pas besoin de produit corrosif pour leurs expériences.
- Comment le sais-tu ? répondit Frétigne.
- J’y ai travaillé. Je fais partie de la Zherma. Alors tu vois, je sais de quoi je parle. Ton histoire ne tient pas la route. Tu ferais mieux de me raconter ce qui s’est vraiment passé.

Frétigne était mal à l’aise. Il n’avait pas le temps d’inventer une autre histoire. Salmacis ajouta :

- Ne t’inquiète pas. Je ne raconterai rien, ni à Bid-Daum, ni à personne. Tu peux me faire confiance.
- Bon. A toi je veux bien le dire, répondit Frétigne. Mais tu dois jurer sur la tête du Premier Herma que tu ne divulgueras pas ce secret.
- Je le jure ! Que je sois foudroyé sur place si je me parjure. Et Salmacis fit le geste qui représentait le Premier Herma : deux cercles en forme de huit couché.

Frétigne parut satisfait ; le symbole de l’infini était l’expression de la particularité de tous les hermas. Il poursuivit avec une certaine hésitation :

- Eh bien voilà : un humanoïde est sorti d’une fenêtre bleue et lui a tranché la gorge avec un couteau.

Bien que Salmacis ait marqué un temps d’arrêt avant de répondre, Frétigne aurait juré qu’il n’avait pas eu l’air surpris en entendant parler de fenêtre bleue. La question qu’il posa ensuite sonnait faux par rapport à son manque d’étonnement :

- Pas possible ? Elle était comment cette fenêtre bleue ?
- D’abord, c’était un tout petit point, puis ça s’est agrandi jusqu’à laisser passer quelqu’un, répondit Frétigne.
- Et il était comment ? Tu pourrais le reconnaître ?
- Non. Il avait un costume de la tête aux pieds, un peu comme une armure.
- Elle est bizarre ton histoire, observa Salmacis.
- Tu ne me crois pas. J’en étais sûr, protesta Frétigne.
- Si. Bien sûr que je te crois !
- Je ne sais pas comment tu fais. Même moi, j’ai du mal à croire ce qui vient de m’arriver.
- Mais tu as raconté ça à Bid-Daum ? demanda Salmacis
- Non. Bien sûr que non ! Il aurait tout de suite pensé que j’avais égorgé sa sœur, rétorqua Frétigne. Je lui ai servi l’histoire de la cuve d’acide.
- Tu as bien fait de ne rien lui dire. Mais qu’as-tu fait du corps de China ?
- Je l’ai balancé du haut d’une falaise. Franchement, Salmacis, cette histoire me fait peur.
- Si tu veux, je peux t’aider à démêler les fils de cette affaire peu banale.
- Oh, ce ne serait pas de refus. Merci. Je me sens moins seul.

Quand Frétigne eut terminé sa Curcumine, Salmacis régla l’addition, puis se tourna vers son nouvel ami.

- Si on sortait prendre l’air ?
- Bonne idée, acquiesça Frétigne.
- Où voudrais-tu aller ? demanda Salmacis.
- J’aimerais me promener le long de l’eau.

Dehors, la pluie n’avait toujours pas repris. Les étoiles étaient bien visibles. Frétigne et Salmacis passèrent devant la Voitélec sans s’arrêter. Ils se dirigèrent vers la grève et descendirent le long du petit chemin qui menait à la plage. Frétigne retira ses chaussures. Le contact de ses pieds avec le sable lui donnait une sensation de fusion avec la nature. L’air vivifiant lui fouettait le visage. Ses longs cheveux châtains flottaient au vent. Soudain, Salmacis s’approcha de lui et l’embrassa. Frétigne fut décontenancé. Il se laissa faire. Salmacis l’enlaça. Une douce chaleur l’envahit. Ils se couchèrent sur le sable et s’unirent avec passion.

Longtemps ils restèrent enlacés. Frétigne s’endormit même un instant. Il rêva de China, de son joli corps, de ses petits seins pommés. Puis il revit les images de l’attaque de China par cette créature près de la Voitélec et se réveilla alors en sursaut. Salmacis était là, souriant :

- Tu as fait un cauchemar, on dirait.
- Oui. Je ne digère pas la mort de China, dit Frétigne. J’aimerais rentrer chez moi. J’habite près de Brest. Tu veux m’accompagner ? J’ai ma Voitélec garée pas loin.
- Avec plaisir, acquiesça Salmacis. Je n’avais justement aucun endroit où passer la nuit. Je suis de passage dans la région.

Ils remontèrent le chemin de la grève. Le véhicule attendait sagement. Frétigne le déverrouilla. Salmacis s’introduisit dans l’habitacle, montrant son intérêt pour cette belle mécanique par un sifflement.

- C’est un bel ancêtre, s’enthousiasma Salmacis.
- Tu rigoles ? Ce modèle vient juste de sortir. J’ai eu la primeur.
- Ah oui, excuse-moi. Je confonds avec un autre véhicule, répondit-il un peu ennuyé.

Frétigne regarda Salmacis avec étonnement. Comment se faisait-il qu’il confonde son bolide flambant neuf avec un ancêtre ? Il démarra la Voitélec qui fila sur la route, avalant les kilomètres. Au petit matin, ils arrivèrent enfin devant une vieille bâtisse délabrée.

- Bienvenue dans mon antre, dit Frétigne.
- C’est là que tu vis ?
- Oui, ce n’est pas un palace, mais je m’y sens chez moi. Ça ne paye pas de mine, je te l’accorde. Cependant, tu trouveras tout le confort nécessaire à l’intérieur. Je t’en prie, entre.
- Merci pour ton hospitalité.

Salmacis n’avait pas emporté de valise. Frétigne lui fournit du linge propre, un pyjama, une serviette de bain et un nécessaire de toilette. Il indiqua une des salles de bain à Salmacis, puis se dirigea vers la seconde pour se rafraîchir. Quand il eut terminé ses ablutions, il vit que Salmacis attendait dans le couloir. Aucun des deux n’avait dormi durant cette longue nuit de route. Frétigne lui proposa de se reposer dans un bon lit douillet.

- D’accord, si c’est en ta compagnie, dit Salmacis.
- Je ne sais pas si nous allons beaucoup dormir dans ce cas.
- Je te laisserai tranquille et te regarderai dormir.

Frétigne s’étonna :

- Tu n’as pas sommeil ?
- Non, pas trop. J’ai appris à vivre sans, répondit Salmacis d’un air candide.
- Tiens ! C’est possible de ne pas dormir ? l’interrogea Frétigne, dubitatif.
- Oui. Si tu veux, je t’apprendrai. Ce n’est pas si compliqué. C’est sans danger et sans effet secondaire néfaste.

Frétigne fut stupéfait par cette affirmation. Il savait que, physiologiquement, il est impossible de se passer de sommeil. On peut s’en priver un certain temps par différents moyens, notamment médicamenteux. Mais quand on arrête ceux-ci, le sommeil est d’autant plus long que la privation a été importante. Autant dire que cela ne sert à rien de tenter l’expérience. Qu’est-ce que Salmacis avait à lui apprendre ? D’où venait-il pour avoir accès à une technique d’agrypnie qui fonctionnait sans effet secondaire ?

- La chambre est par ici, dit Frétigne.

Il se glissa dans les draps en flanelle, suivi de Salmacis. Rapidement, Frétigne sombra dans les bras de Morphée. Bien vite, il se mit à rêver. Salmacis était là, beau comme un dieu avec sa chevelure blonde. Il le chevauchait. Puis le visage de China remplaça celui de Salmacis. Une créature s’avança vers le couple enlacé. Frétigne voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. La créature trancha la gorge de China. Tout le sang gicla sur le visage de Frétigne qui se réveilla en sursaut. Salmacis était toujours dans le lit à ses côtés et le regardait.

- Décidément, tu es abonné aux cauchemars, lui dit-il.
- J’ai dormi longtemps ? souffla Frétigne.
- Un peu plus de six heures, rétorqua Salmacis.
- Tout ça ? J’ai l’impression de n’avoir dormi que cinq minutes. Je ne suis pas reposé.
- Ce sont tes cauchemars qui te fatiguent.

Salmacis poursuivit :

- Est-ce que tu as faim ?
- Oui. Une faim de loup, répondit Frétigne. Allons faire un tour dans la cuisine. Le garde-manger est plein.

Ils se levèrent et se dirigèrent vers une grande pièce carrelée de blanc. Frétigne prépara du café et beurra quelques toasts, puis demanda :

- Tu veux de la confiture ou du fromage sur tes toasts ?
- Les deux, répondit Salmacis.
- Ah bon ? fit Frétigne, abasourdi. Je n’ai jamais rencontré personne qui mélangeait les deux.
- C’est parce que je viens d’un autre monde, lui déclara Salmacis tout de go.

Frétigne le regarda avec stupéfaction.

- C’est pour rire, répondit Salmacis. Ne fais pas cette tête-là. Je suis bien d’ici. De quoi as-tu peur ?
- Je ne sais pas, répliqua Frétigne. Depuis que j’ai été agressé par cette chose, j’ai peur qu’elle revienne. Je ne me sens plus en sécurité nulle part, même dans ma propre maison.
- Ne t’inquiète pas, dit Salmacis d’un ton protecteur. Je te défendrai contre cette créature. Nous sommes ensemble maintenant.

Il ajouta :

- Comme nous sommes tous deux féconds, il est possible que nous portions chacun l’enfant de l’autre. Nous sommes liés par des liens indéfectibles.

Frétigne n’y avait pas pensé quand ils s’étaient aimés sur la plage. Il aurait dû le faire. On demande toujours si l’autre est fertile avant l’acte sexuel. Comment avait-il pu l’oublier ? Se tournant vers Salmacis qui engouffrait un toast confiture-fromage, il demanda :

- Mais comment savais-tu que j’étais fécond justement ces jours-ci ?
- Je l’ai ressenti, répondit Salmacis, la bouche pleine.

Frétigne était en train de boire une gorgée de café bien chaud. Il faillit s’étrangler de surprise :

- Mais ce n’est pas possible ! Personne ne le peut.
- Si. Moi ! fit Salmacis en se léchant le bout des doigts maculés de confiture.

Après avoir toussé, s’être raclé la gorge et avoir retrouvé son souffle, Frétigne demanda :

- Décidément, tu es un herma vraiment bizarre. Tu prends ma Voitélec pour un ancêtre, tu ne dors pas, tu manges des toasts sucrés-salés, tu sais détecter le moment de fécondité, … Qu’est-ce que tu sais faire d’autre ?
- Je sais remuer les oreilles sans les toucher, répondit Salmacis, amusé.
- Sois sérieux un moment, le gronda Frétigne.

Salmacis prit un air mutin :

- Je suis sérieux. Je parie que tu ne sais pas le faire.

En disant cela, il s'était mis de profil pour bien montrer qu'il savait les faire bouger.

- Non. Effectivement, je ne sais pas. Mais je parlais de super-pouvoirs, comme pour les super-héros. Pas de bêtises comme faire bouger ses oreilles, grommela Frétigne.
- Désolé de te décevoir, rétorqua Salmacis, mais je suis un herma tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Je ne possède aucun super-pouvoir.

Frétigne but une dernière gorgée de café.

- Finis tes toasts, lui dit-il. On va partir sur le sentier de la guerre, à la recherche de l’humanoïde qui a lâchement assassiné China.
- Tu as une piste ? interrogea Salmacis.
- Non, mais je compte bien en trouver.
- Comment vas-tu t’y prendre ? ajouta-t-il.
- C’est mon petit secret, répondit Frétigne. Je ne vais quand même pas tout te dévoiler maintenant !

De retour au véhicule, ils refirent la route de Brest vers Balbec. Ils arrivèrent à destination en fin d'après-midi. Frétigne était à la recherche d’indices laissés par la créature. Il gara sa Voitélec près du lieu de l’agression et continua à pied, Salmacis sur les talons. Soudain, le regard de Frétigne fut attiré par un objet luisant. On aurait dit un pin’s ou une broche. Les yeux de Salmacis se mirent à briller.

- Qu’est-ce que ça peut bien être, demanda Frétigne.
- Je n’en sais rien du tout.

Salmacis semblait ne pas être dans son assiette. Frétigne tournait et retournait le pin’s dans ses doigts :

- On dirait que l’humanoïde l’a perdu pendant l’attaque. Ça doit bien servir à quelque chose.

Tout à coup, il s’aperçut qu’il avait activé le bidule car un petit point bleu venait apparaître devant lui. Le point s’agrandit de plus en plus jusqu’à former la fenêtre bleue que Frétigne avait déjà vue. Salmacis était bouche bée. Soudain, sans crier gare, il s’engouffra dans l’ouverture ainsi créée et disparut aux yeux de Frétigne. Celui-ci, tout d’abord interloqué, se demanda ce qu’il devait faire. Son cerveau allait à toute vitesse. Si Salmacis avait plongé tête la première dans la fenêtre bleue, c’est que cet herma était la créature qu’il recherchait. Pour venger China, il fallait tuer Salmacis. Il comprenait maintenant pourquoi il était si étrange, pourquoi il avait trouvé que sa voitélec était un ancêtre. Il venait du futur… mais quel était ce futur où on envoie des commandos pour tuer les hermas ?

La fenêtre bleue était en train de se refermer. Frétigne traversa la membrane ondulante et se rua vers l’inconnu.

Ce qu’il découvrit de l’autre côté était tellement incroyable qu’il en eut le souffle coupé…
Mistiq Nanou
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Enregistré le : 10 mai 2019, 23:44

Re: LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

Messagepar Mistiq Nanou » 07 nov. 2019, 06:07

La Planète des Zèbres
(oeuvrette multicerveaux)





TOME 1
''Au soleil des vieilles filles fanées''





Chapitre trois
Les brasseurs de temps



La machine à voyager dans le temps existe. C'est la magie. Et la magie existe bien. Dans les mots.
(Maxime Chattam)





Flip flap
Flap flap flip...
Petit à petit, le son se précisa, de plus en plus, avec l'impression de passer à côté de quelque chose, une idée, un souvenir imprégné d'une forte odeur de rouille. De la rouille ?
Se rabrouant intérieurement, elle posa sa tasse de café, se leva et ferma ce fichu robinet. D'un naturel paisible, elle avait toujours eu du mal à se lever le matin. Le week-end, elle pouvait passer sa matinée à admirer son café dans le noir du marc.

Lukina n'était pas née à la bonne époque, elle n'était pas triste, mais pas heureuse non plus. Comment décrire Lukina ? Jeune, plutôt mignonne, petite, un peu ronde ; elle ne serait jamais un canon de beauté mais, à une autre époque, elle s'imaginait mariée à un homme riche, vivant dans une grande maison avec beaucoup d'enfants.

L’époque actuelle était la pire : stérile, intérimaire célibataire, elle n'avait que vingt-cinq ans et aucune perspective d'avenir. Lukina était beaucoup trop jeune pour avoir une vision aussi grise de la vie mais, depuis la catastrophe, plus des trois quarts de la population mondiale avait péri. Les ressources étaient rares et la vie telle qu'on l'avait connue, telle qu'elle la rêvait plutôt, ne pouvait pas exister. Les fondements de la société étaient à revoir.

Avant, lorsque vous deveniez une jeune femme, on vous incitait probablement à vous préserver jusqu'au mariage. Mais là, donner la vie était devenu primordial à tel point que si vous étiez fertile, on vous encourageait à faire des dons d'ovules, de spermatozoïdes, à courir le sexe opposé ou les hermas en multipliant les partenaires. On était loin des histoires d'amour d'antan.

Les hermas étaient apparus peu de temps après la catastrophe de 2037, ou plutôt leur nombre avait considérablement augmenté depuis cette date. Une véritable aberration au départ, mais peu inquiétante car on les pensait stériles. On commença par demander aux parents ce qu'ils souhaitaient pour leurs enfants nés entre deux sexes que l'on finit par surnommer hermas (pour hermaphrodite). On leur proposa d’en faire des garçons ou des filles. Ils seraient stériles mais vivraient normalement. Le plan était plutôt simple et bien pensé si l'on considérait les hermas comme une erreur, une aberration ou, pire, l’œuvre du démon.

Parmi, les quelques heureux élus, très peu survécurent. Ils étaient malheureux, trop mal dans leurs baskets et nombreux se suicidèrent. Car toutes ces transformations sommaires, bien que réalisées à un âge très précoce, engendrèrent de gros problèmes d'identité dévastant des familles entières qui, devant l'ampleur de la tragédie, décidèrent de s'unir, créant l’UFPNEH (Une famille pour nos enfants hermas) dans le but de protéger les enfants hermas restants et à venir. Très vite, il fut interdit aux médecins d'opérer les hermas. D'autres collectifs virent le jour. Seulement, même sans cela, les premiers hermas furent clairement maltraités.

Puis il y eu le premier à donner la vie, puis le second. Par la suite, les hermas gagnèrent en fertilité pendant que les solos perdaient la leur. La vie avait radicalement changé. On pouvait d'ores et déjà parler d'une nouvelle ère. Les solos étaient littéralement en train de passer de mode. Ils n'étaient plus seuls sur terre. Ils devaient la partager avec les hermas, intelligents, une beauté unique et, surtout, fertiles.

Elle n'était pas vraiment jalouse. Les hermas étaient des êtres bienveillants en général. Ils étaient apparus dans le monde à la suite d'une catastrophe. Plusieurs solos désiraient un retour à la normale, c'est-à-dire sans hermas. Le rejet était tel chez certains que, même plus de cinquante ans après, rien de pratique n'avait encore été envisagé pour ce nouveau genre sous peine de déclencher une croisade contre eux. La question des hermas se posait. Politiquement, on ne pouvait pas créer un nouveau sexe. Grandir dans une société ou aucun pronom personnel n'était prévu pour vous en disait long sur votre intégration. Notre société avait toujours rejeté la différence. Les hermas avaient redéfini cette différence : il y avait les normaux et les hermas. Cette situation les avait rendus résilients, sans compter qu'ils étaient fertiles. Pour les religieux, les croyants d'avant le cataclysme, les hermas ou le démon, c'était la même chose. Alors l'idée qu'ils puissent se reproduire…

Lukina se secoua intérieurement. Il fallait qu'elle réagisse avant d'être en retard une nouvelle fois pour son deuxième jour dans sa nouvelle mission. Repensant à son premier jour, elle se pressa encore plus en songeant aux paroles de son nouveau patron :
Que voulez-vous ! C’est le problème avec les jeunes d’aujourd’hui. Zéro motivation, avait-il prêché, la coupant dans ses excuses.

Elle se dirigeait vers la salle de bains quand, soudainement, une lumière bleue se matérialisa devant elle, s'intensifiant peu à peu et gonflant de plus en plus jusqu'à former un halo de lumière bleutée. Perdue dans sa contemplation, elle ne vit que trop tard la main qui se saisit d'elle pour l'entraîner dans un enfer tourbillonnant, assourdissant, mais qui disparut tout aussi vite et brutalement.

Lukina criait de toutes ses forces. Longtemps après avoir quitté cet enfer bleu, elle hurlait encore. Tout en elle se révoltait contre cette situation improbable et elle était terrorisée. Ce n'était pas possible. Rien de tout cela n'avait de sens. Une sphère bleue ? Dans son salon ? Elle avait peut-être fait un AVC, respiré des substances hallucinogènes ? Essayant d'y voir plus clair, se calmant doucement elle décida d'ouvrir les yeux pour s'apercevoir qu'elle était dans le noir. Elle était recroquevillée au sol. La peur encore bien présente la prenait à la gorge, l'étouffant presque. Où était-elle ? Elle ne reconnaissait pas cet endroit. A tâtons, tout doucement, en essayant de faire le moins de bruit possible, elle décida d'avancer. Le sol était froid et dur. Du carrelage, pensa-t-elle. Elle avançait très lentement, trop, comme dans un rêve, tâtant chaque dalle. Peut-être qu’elle tournait en rond. Elle n’arrivait pas à se calmer. Les questions se bousculaient dans sa tête. Elle avançait parce qu’elle avait peur. Elle n'était pas soldat, ni même sportive. Elle ne pouvait tout simplement pas compter sur des réflexes d'auto défense ou de survie.

Au loin, elle entendit un bruit mat, puis un cliquetis. La lumière se fit dans une salle immense, gigantesque. Comment pouvait-elle savoir que c'était une pièce ? Elle ne discernait même pas le plafond. Ses interlocuteurs étaient si loin qu'il leur faudrait probablement une journée pour la rejoindre. Comment avait-elle pu se sentir si oppressée dans un si grand espace ? En réalité, cette pièce avait quelque chose d'absurde. Mais bizarrement, ça la rassura. Elle sentait la panique la quitter.

Tout au fond de la pièce, elle les aperçut. Ça non plus, ce n'était pas possible. Elle pouvait les voir alors qu'ils semblaient à des milliers de kilomètres. Étaient-ce des humains ? Ils portaient une tenue étrange, près du corps. Impossible de savoir si elle était face à des hommes ou des femmes. Puis ils étaient nombreux, … très nombreux ! C'en était dérangeant, tout comme ce plafond si haut qu'elle ne pouvait le distinguer. Plus ça allait, plus elle pensait rêver.

Continuant l'analyse de la pièce qui suscitait de plus en plus de questions, une voix se fit entendre dans sa tête. Mais pas n'importe quelle voix ; celle de son défunt père.
Lukina, n'aie pas peur. J'aurais aimé trouver un autre moyen de te contacter. Je perçois ta peur. T'es-tu fait mal ? Comment te prouver que tu ne risques rien.
En réponse, Lukina, laissa libre cours à toutes les questions qui tournaient en boucle dans sa tête.
Où suis-je ? Comment avez-vous fait pour m'emmener ici ? Quelle est cette sphère bleue ? C’est quoi comme technologie ? Non, la réponse ne m'aidera pas. Oubliez cette question. Dites-moi ce qui ne va pas avec cette pièce. Elle est absurdement trop grande, trop peuplée. Que me voulez-vous ? Etes-vous des humains ? Etes-vous des solos, des hermas ? Doit-on s'inquiéter d'une guerre ? Pourquoi avez-vous la voix de mon père ? Changez, s'il vous plaît. En réalité, je fais un mauvais rêve…
Du calme, l'interrompit-il avec la voix de sa mère cette fois-ci, je prendrai le temps de répondre à toutes tes questions avec la voix qui te plaira.

Il débuta ainsi un long récit et expliqua à Lukina que la grandeur de la pièce était une illusion induite directement à son esprit car la panique la gagnait. Il lui relata aussi qu'en réalité, ils étaient quatre dans la pièce : deux hermas, une femme et un asexué. Son récit ressemblait beaucoup à celui d'un professeur. Il parlait en usant d’un ton posé, entrecoupé d'anecdotes pour étayer ses propos. Par exemple, il lui expliqua ce qu'était un asexué :
Les asexués sont encore un nouveau genre qui apparaitra à ton époque. Ils n'ont pas de moyen de reproduction, mais ils possèdent des dons. Ils peuvent rendre fertile une terre ou les animaux. Ils peuvent absorber les radiations. On dirait qu'ils sont la réponse de la planète à la catastrophe.

Il continua en expliquant à Lukina qu'ils lui avaient fait faire un bond dans le temps. Ils étaient en l'an de grâce 2322. Une nouvelle ère avait vu le jour depuis la catastrophe. Une régulation s'était faite. La survie des hommes avait été possible grâce aux dons des asexués apparus à son époque à elle, principalement en prenant soin de la Terre.

Camille fit les présentations. C’était un herma, de même que son acolyte et ami Mady. Si Camille avait un profil masculin, grand de taille, bien bâti, il affichait le dégingandage propre à ces personnes intelligentes. Capable de réaliser des calculs très compliqués, il stressait cependant énormément pour le reste. Son look n'était pas du tout en accord avec sa voix douce et fluette.

Mady paraissait petit à côté de lui. De constitution plus délicate, il était aussi noir que Camille était blanc. Ils étaient intéressants à regarder car l'un paraissait le contraire de l'autre. La doctoresse du groupe se prénommait Malika. C'était drôle, car la seule femme de l'équipe était de loin la plus virile. Très grande, elle avait une tête de plus que Camille qui était déjà grand en soi. Elle présentait une musculature impressionnante, témoignant d'une vie sportive. La rigueur apportée à sa tenue rappelait celle des militaires. Camille désigna enfin un être vaporeux. Il était tout simplement magnifique, mais on ne pouvait lui associer aucun genre, homme, femme ou herma. En même temps, il ressemblait vaguement à tous les genres.
Pluton, notre ange. Il est comme un mini prophète, ajouta-t-il.

Il termina toutes ses explications par l'annonce d'un danger :
Je dois te prévenir de quelque chose d'important. Je resterai dans ta tête aussi longtemps que tu seras en danger. Je n'interviendrai pas dans ta vie. Seulement, je dois te protéger d'un ennemi qui vient de mon époque. Il a déjà commencé son œuvre. L'herma sensitif est mort. L'herma sage est en grand danger. Mais tant que le médium vivra, alors il y aura encore de l'espoir.

Lukina ne pouvait expliquer ni comment ni pourquoi, mais elle ressentait ses doutes. Il avait peur. Quelque-chose d'énorme se jouait. Elle le sentait. Elle sentait qu'elle devait l'aider. Ils tâcheraient tous les deux de trouver ce médium pour commencer.

Qui est ce médium ? s’enquit-elle.
A l'instant, ou elle posa la question, la tension monta d'un cran. L'inquiétude de la voix s'abattit sur elle. Le plus calmement possible, elle demanda à la voix de répondre. Elle s'impatientait. Elle voulait simplement la vérité. Quelque-chose d'énorme se jouait et il lui faisait voir une pièce absurde avec la voix de sa mère.
Stop ! S'écria-t-elle à bout. La vérité, c'est tout ce que je demande. Ou plutôt la réalité. Je veux voir où je suis, entendre votre voix et savoir qui est ce foutu médium.

La pièce reprit une dimension normale. En réalité, elle n'était pas à quatre pattes sur du carrelage, mais assise sur une chaise à la forme étrange, bien que confortable. Les quatre protagonistes étaient à moins d'un mètre d'elle. Ils la scrutaient d'un air inquiet.
Tu es le médium dont nous dépendons tous. Tu dévoileras le premier être asexué. Ta vision apaisera les esprits sur la question des hermas. Nous sommes ceux qui avons capté la première distorsion. L'herma sensitif a disparu et l'herma sage se trouve lui aussi dans le futur. Avec ton aide, nous espérons le retrouver. Seulement, tu n'as pas encore éveillé tes pouvoirs. Pour le moment, le sage est très intelligent mais en même temps totalement inconscient du danger qui le menace. On doit absolument le retrouver avant que son espérance de vie ne réduise comme peau de chagrin et qu'il ne se fasse tuer sans comprendre ce qui lui arrive.

A l’annonce de la mort prochaine du sage, elle fut brusquement assaillie par une forte odeur de rouille. Elle ressentit une grande peur et une grande douleur. Elle fut alors happée dans un rêve dont elle ne pouvait se douter que, de son interprétation, dépendrait l'avenir de toute l'humanité…
A la nuit, l'aube succède sans Faillir - Pedro - One piece

La réalité ne cessait de rogner les ailes de ses rêves - Marion Zimmer Bradley

Dès qu'elle me voit elle s'enfuie aussi vite qu'un pokemon légendaire - otaku otaku :-?
capricorne
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Re: LA PLANETE DES ZEBRES (oeuvrette multicerveaux)

Messagepar capricorne » 23 mars 2020, 19:58

LA PLANÈTE DES ZÈBRES
(Œuvrette multicerveaux)

TOME 1 Au soleil des vieilles filles fanées

Chapitre quatre : Coup de foudre entre un dresseur de cyclones et une pluie de sauterelles


« Rien n’existe avant de prendre forme dans nos pensées ».
William Shakespeare

« L’illusion est trompeuse mais la réalité l’est bien davantage ».
Frédéric Dard


Frétigne eut d’abord la sensation de se trouver enveloppé dans un étroit boyau, tiède et visqueux, dont les spasmes le propulsaient vers l’arrière ; puis, il fut brusquement projeté vers le haut, plana quelques instants, le souffle coupé, avant d’être plongé dans une masse liquide qui l’engloutit.
A la fois tétanisé par la peur et animé par un puissant instinct de survie, il se propulsa avec force vers la surface, qu’il atteignit en quelques secondes ; là, tout en inspirant avidement, il cligna plusieurs fois des yeux avant de promener son regard autour de lui.
Il se trouvait au centre d’une vaste mare, profondément creusée dans une roche rougeâtre, ce qui donnait à l’eau des reflets « rouille ». 
Il se mit à nager avec vigueur vers la rive la plus proche ; ses vêtements mouillés gênaient ses mouvements et ralentissaient sa progression.
Enfin, il se hissa péniblement sur une sorte de plage minérale ; là, tout en roulant sur lui même pour s’éloigner du bord, il reprit son souffle et essaya de rassembler ses pensées.
« Où suis-je ? Où est passé Salmacis ? » furent les premières questions qui lui traversèrent l’esprit, tandis qu’il s’asseyait.

Puis il se força à se lever et, dégoulinant, regarda à nouveau autour de lui.
D’innombrables carcasses rouillées, inertes, hantaient les alentours ; animaux familiers ou sauvages, terrestres ou marins, de toutes tailles, désincarnés, figés dans des postures silencieusement révoltées, ou encore douloureusement résignées.
Le décor environnant ressemblait à une gigantesque carrière désaffectée, marquée de reliefs abrupts et tourmentés, de plans d’eau asséchés, de hautes falaises percées de cavernes avec des marches taillées à même la roche.
Partout des squelettes de végétation, désertés par la sève et tragiquement immobiles, hérissaient la vue.

L’ambiance était sinistre, le silence absolu ; seule une forte odeur de rouille, à la limite du supportable, émanait de nulle part.
Le sol était glacé mais l’air très chaud, aucun souffle ne venait du ciel, terne, uniforme et sans astres.
Aucun signe de vie, humain ou autre, à perte de vue.
Un lugubre cliché de fin du monde…

Frétigne était désemparé :
« Que faire ? »
Il s’était jeté à la poursuite de Salmacis pour tenter de comprendre et venger le meurtre de China et voici qu’il se retrouvait seul et perdu au milieu d’un cimetière apocalyptique.
Poussé par l’impatience autant que par une vague intuition, il décida de gagner la caverne la plus proche pour y réfléchir à l’abri.
En marchant, il remarqua que de nombreuses silhouettes humaines statufiées affleuraient à la surface de la roche omniprésente, entrelacées comme dans une danse horizontale silencieuse.

L’allure de Frétigne s’en trouva ralentie mais ses vêtements étaient secs lorsqu’il parvint enfin à l’entrée d’une caverne.
Il constata qu’elle était éclairée depuis le fond ; alors qu’il s’y s’engageait plus profondément, un curieux personnage vint à sa rencontre.
Très grand et maigre, pieds nus et vêtu d’un ample manteau de cordes tressées recouvrant une tunique blanche, il portait une seule et longue touffe de cheveux sur le devant du crâne ; sa présence était imposante mais dénuée d’hostilité.
Il s’arrêta et lança avec bienveillance :

- Bonjour Frétigne, je t’attendais.

Frétigne garda ses distances, surpris et inquiet :
- Comment connaissez-vous mon nom ? Qui êtes vous ? Où suis-je ?

- Je suis Kaïros, Maître et Gardien des Carrières du Temps.
Tu te trouves ici dans la Mémoire de l’Humanité.
Il continua de sa voix profonde :
- Depuis le jour de la catastrophe qui a déclenché l’extinction des normaux-pensants sexués, la Trame de leur évolution s’est lentement sclérosée et pétrifiée ; or, une Mémoire doit Vivre pour permettre aux événements Passés de créer le Présent et provoquer le Futur.
Cependant, si la disparition des genres masculin et féminin est inéluctable et irréversible, les populations d’hermazébres vont croître et réenchanter le monde, aidées en cela par les asexués.

Frétigne demeurait toujours sur la défensive, sceptique mais intéressé :
- Les asexués ?

Kaïros répondit :
- Oui, une nouvelle espèce humaine, dépourvue de moyen de reproduction, mais capable de refertiliser la terre et les animaux en absorbant les radiations nucléaires.
Seuls les hermas fertiles d’Europe pourront leur donner vie, car ils ont été en quelque sorte « séquencés » par la catastrophe.
L’avènement des asexués va modifier profondément la Trame d’évolution de l’Humanité, et peu à peu les Carrières du Temps retrouveront leur fonction génératrice de Vie.

Frétigne insista :
- Comment connaissez-vous mon nom ? Et pourquoi m’attendiez-vous ?
Je me suis lancé à la poursuite d’un herma nommé Salmacis, que je soupçonne fortement d’un meurtre, et qui a disparu sous mes yeux dans un halo bleuté palpitant.
Il sortit le « pin’s » de sa poche  :
- C’est en activant cet objet que s’ouvre « La fenêtre bleue ».

Kaïros sourit :
- Effectivement : c’est un Bézingogne, il permet de se déplacer dans l’espace-temps ; seuls les membres du Conseil de Guidance en possèdent un.
Garde précieusement ce « Sésame », tu l’utiliseras pour retourner chez toi, une fois ta mission accomplie.

Un vertige s’empara de Frétigne :
- Le Conseil de Guidance ? Ma mission ?

Kaïros devint grave :
- Oui, une mission cruciale pour l’avenir de l’Humanité, et que toi seul a une chance de mener à bien.
Salmacis, l’ex-détenteur du Bézingogne, était un membre émérite du Conseil chargé de guider l’Humanité vers sa Renaissance ; lorsqu’il a été décidé par la Guidance que China, herma sensitive, et toi, hermazèbre surdoué, donneriez naissance aux premiers enfants asexués, il en a conçu une violente jalousie et nous a trahis.
Grâce à son Bézingogne, il a fait irruption sur terre au moment de votre rencontre et a assassiné sauvagement celle qui devait devenir ta co-génitrice.
Puis, il a manœuvré pour se rapprocher de toi et te séduire ; ainsi, féconds tous les deux au moment de votre union, vous portez désormais chacun un enfant asexué.

Malheureusement, Salmacis, aveuglé par sa soif de gloire et de pouvoir, n’a aucune intention de partager ce privilège ; son prochain objectif est de te supprimer à ton tour…
Ayant perdu son Bézingogne sur le lieu de son crime, il est resté près de toi pour te surveiller et choisir le meilleur moment pour t’éliminer…
Pour arriver à ses fins, il est prêt à tout, y compris à tuer aveuglément des innocents.

Après un long silence, Frétigne murmura :
- Je comprends tout maintenant ; à plusieurs reprises, Salmacis a failli se trahir…

Kaïros reprit :
- Tu portes son enfant, et lui porte le tien ; ils seront les deux premiers êtres asexués incarnés sur Terre et leur venue marquera un tournant décisif pour l’Humanité ; ils doivent naître ensemble et tu dois veiller à ce qu’ils arrivent à terme.
En parallèle, le Conseil de Guidance, qui agit pour le bien de l’Humanité depuis cet espace-temps, va utiliser les visions d’une médium, Lukina, pour préparer les humains à accueillir les asexués avec bienveillance ; et aussi pour réhabiliter les hermas dans une société en pleine déliquescence.

Après ces paroles, un nouveau silence s’installa.
Puis Frétigne s’indigna avec force :
- Comment puis-je protéger un individu qui veut ma mort et celle de mon enfant ?
Ce sera lui ou moi, il n’y a pas d’autre issue !

Kaïros le rassura :
- Fais confiance à ton imagination et, surtout, à la présence déjà agissante des embryons...

Puis il invita Frétigne à le suivre vers la sortie de la caverne :
- Je vais te confier à Alyzée, un dresseur de cyclones, qui va te conduire là où tu pourras affronter Salmacis avant qu’il ne te prenne par surprise.
Alyzée a toute ma confiance, tu peux compter aveuglément sur sa loyauté et son dévouement ; sans oublier sa connaissance du terrain.
Le voici...

Un géant souriant les rejoignit en quelques enjambées ; vêtu d’une tunique en cuir et de bottes en métal souple, il portait à la taille un fouet retenu par une large ceinture et sur le dos une besace qui semblait avoir beaucoup voyagé...
Chevelure et barbe bouclées noir d’ébène, yeux émeraude, nez à la grecque, menton volontaire, carrure impressionnante, il se dégageait du personnage un subtil mélange de force et de douceur.

- Mon cœur salue ton cœur Frétigne, je suis heureux de te rencontrer enfin.
Et il s’inclina, les mains jointes :
- Nous allons cheminer ensemble quelques temps et je m’en réjouis, c’est un honneur pour moi.

Frétigne se sentit à la fois confus et apaisé par ces paroles ; incapable de répondre, il s’inclina à son tour.
Puis il se tourna vers Kaïros, interrogateur :
- Nous reverrons nous ?

Une expression à la fois triste et malicieuse passa sur le visage du Gardien des Carrières du Temps :
- Ce n’est pas prévu, du moins pas avant la naissance des asexués.
Mais l’espace-temps n’a aucun secret pour moi…
En guise de salut, il dessina de ses mains le symbole de l’Infini, puis il se retourna et s’enfonça dans la caverne.

Alyzée se mit alors à siffler doucement et presqu’aussitôt, apparut un tourbillon qui les enveloppa et les emporta vers le ciel.
D’abord déstabilisé par l’apesanteur, Frétigne trouva finalement ce moyen de locomotion très reposant et même rafraîchissant...

Moins d’une heure après, ils furent déposés avec précaution sur une hauteur verdoyante et Alyzée émit quelques sifflements en direction du tourbillon, qui disparut alors à l’horizon :
- C’est Bel’doch, une tornade apprivoisée multidimensionnelle que j’utilise parfois pour me déplacer...
Maintenant suis-moi, nous allons continuer à pieds jusqu’au Zoo du Temps, que nous traverserons pour parvenir jusqu’au repaire de Salmacis. C’est le chemin le plus sûr.

Frétigne s’engagea derrière lui sans hésiter.

Le paysage qui les entourait était nettement plus accueillant que le précédent : des collines, des champs, des arbres, des haies, et un cours d’eau qu’ils suivirent sur quelques centaines de mètres.
Le dresseur de cyclones expliqua à Frétigne qu’il était lui même herma, non fécond, et qu’il occupait un emploi intermittent au Zoo du Temps.
Aux questions de Frétigne, dont la curiosité était piquée par ce mystérieux Zoo, il se contenta de répondre avec un clin d’œil qu’il ne tarderait pas à rencontrer les réponses en 3D...

Puis Alyzée obliqua sur la gauche et, laissant la rivière continuer seule, ils arrivèrent bientôt devant une haute enceinte végétale qu’ils longèrent jusqu’à un imposant portail de bois.
Quelques sifflements, et le portail s’ouvrit pour les laisser entrer.
Alyzée expliqua :
- Nous voici dans une réserve de plusieurs milliers d’hectares, qui reproduit chacun des éco-systèmes présents sur la Terre : les océans, les mers, les fleuves, les montagnes, les plaines, les forêts, les climats, les ressources minérales, les faunes et les flores, terrestres et aquatiques...
Leur « co-habitation » est possible grâce à une vibration exceptionnelle émise par « Les brasseurs de temps » initiés par Kaïros.

- Mais, interrogea Frétigne, à quoi sert ce Zoo ?

- C’est le creuset des espèces en voie d’apparition sur votre planète, dévastée par des décennies d’aveuglement et la grande catastrophe.
Elles seront progressivement introduites grâce à la mutation des espèces en voie de disparition.
Cependant, afin que ce processus puisse s’amorcer, l’intervention des asexués est indispensable.
- Suis-moi.

Frétigne emboîta à nouveau le pas au dresseur de cyclones qui se dirigeait vers une forêt proche.
Ils s’engagèrent sur un étroit sentier et s’enfoncèrent rapidement au milieu d’une épaisse jungle, peuplée d’animaux inconnus de l’herma.

Alyzée commentait :
- Là, c’est un glours à pattes de velours, il peut rester 3 années sans manger ni boire.

- Et à droite, un drolifanth, aux défenses en plastique recyclé.

- Attention, tu vas mettre le pied sur un germisseau, il a le goût du soja et adore nourrir les humains.

- Ça, c’est un tzaltimbank, il avale les cartes bancaires périmées.

- Et encore plus loin, un doriphotophore à led végétal, qui fait le beau devant une mirobole scintillante à reflets thermiques. Une équipe de choc à la nuit tombante…

- Au pied de ce cractus à plumes chatouilleuses, grand-ami des enfants, tu aperçois un philodindon, qui leur fait l’école pendant qu’ils dorment.

- Voici un gloriant à troubadourle, une espèce fort utile pour transformer les virus en confettis.

- Et cette arachne à fil doré est en train de tisser une nappe phréatique extensible.

- Sur la branche de cet arbre à lunettes, un ver moulu à dosettes biodégradables.

- Et en train de dormir autour de sa queue, un caducée à rayon vert cicatrisant.
C’est un couillonnige à luette piquante qui lui sert de gardien.

- Il y a aussi une chulotte torpilleuse de carabistouilles : elle ne sort que la nuit…

Ils continuèrent à progresser ainsi, Alyzée désignant aussi quelques végétaux « mutants » à un Frétigne de plus en plus ébahi :

-Voici un bougiarbre : son écorce et sa sève sont naturellement ignifugées…

- Sous cet arbre à riz, productif au cours des 4 saisons, un capharnaüm à aspiration centralisée, future mascotte des adolescents.

- Sur notre droite, une plantation expérimentale de scribouillards à feuilles rectangulaires en vélin naturel.

- Nous avons aussi sous nos pieds, invisibles, des colonies d’engouffreurs phytovores, qui transforment inlassablement les résidus de pesticides et autres désherbants en croquettes pour chien.

- Et au dessus de nous, des escadrilles de cigrognards pétomanes dont les émanations neutralisent les Gaz à Effets de Serre.

Ils débouchèrent finalement sur une clairière fleurie baignée de lumière ; là, une pluie d’insectes phosphorescents butinaient en dansant, merveilleusement accompagnés par le bruissement de leurs vibrations.
Alyzée s’immobilisa et les contempla amoureusement.

Puis il se tourna vers Frétigne :
- Des sauterelles étoilées : leurs corps sont prolongés de 8 branches vibratiles, sur lesquelles sont fixées des mutabeilles ; elles participent à la pollinisation des fleurs mais aussi des végétaux marins.
Ce sont de précieuses auxiliaires, d’autant que leurs gracieuses chorégraphies musicales facilitent et amplifient la fécondation.
Le géant s’avança alors au milieu de la clairière :
- Elles sont mes créatures préférées, je les chéris comme la prunelle de mes yeux.

La pluie de sauterelles vint aussitôt danser autour d’Alyzée, l’enveloppant d’une spirale lumineuse qui palpitait et bruissait doucement.
Visiblement en extase, il ferma les yeux et se laissa caresser par ces étoiles lumineuses et murmurantes.
Ce fut ensuite au tour de Frétigne, qui, d’abord surpris, s’abandonna lui aussi à ce massage de lumières vibrantes.

Puis elles s’éloignèrent, et ils repartirent sans bruit.

Après quelques rencontres avec d’autres habitants parfois farfelus de ce nouvel Éden, comme un coquelicocorico à bec verseur et une hélicorne à gargouille, tous deux appréciés des jardiniers, ils arrivèrent au bord d’une vaste étendue d’eau, située plusieurs mètres en contrebas.
Là, des animaux marins s’ébattaient en toute quiétude.

Alyzée tendit le bras : 
- Un protubé hybride air/eau est en train de jouer avec un pébroque exhausteur de baleines.
Ils voisinent avec un banc de pirh’nanas à langues fourchues, qui digèrent les métaux lourds et les restituent sous forme d’éponges.
Ce broutard à bicorne, lui, raffole du polystyrène.

Il allait ajouter quelque-chose lorsqu’il s’écria :
- Regarde ! Un zébrocampe ! Un autre ! Et un autre encore ! C’est exceptionnel, habituellement, ils se tiennent à l’écart !
Frétigne cligna des yeux dans la direction indiquée par son compagnon et il distingua une douzaine d’hippocampes géants à rayures noires et blanches.

Alyzée expliqua :
- Outre leurs caractéristiques terriennes, couronne unique pour chaque individu, comme les empreintes digitales humaines, et gestation assurée par le mâle, nos zébrocampes ont la capacité de transmuter les dérivés du pétrole en plancton, simplement en les ruminant ; ils représentent un des grands espoirs de l’Humanité.
A ces mots, les gracieux animaux se cabrèrent majestueusement puis plongèrent dans les profondeurs.

Alyzée se tourna vers Frétigne :
- Après ce magnifique spectacle, qui me paraît de bon augure, il nous faut marcher encore quelques heures et nous atteindrons la porte Nord du Zoo, à un jet de pierre de la ville où se cache Salmacis.

Ils se remirent donc en route, non sans avoir pris le temps d’avaler quelques germisseaux, venus spontanément améliorer le frugal repas sorti du sac d’Alyzée.

Au crépuscule, après avoir croisé encore une multitude d’espèces en voie d’apparition, ils franchirent la porte Nord.
Le dresseur de cyclones s’adressa alors gravement à Frétigne :
- A partir de maintenant, nous avançons en territoire hostile, il faut donc éviter les espaces découverts et les zones éclairées.

A ces mots, Frétigne fut envahi par une excitation familière, bientôt remplacée par un violent malaise.
Il pensa à l’enfant qu’il portait, l’enfant de Salmacis, qui lui même portait son propre enfant.
Comment trouverait-il le courage de les supprimer ?
Le doux visage de China flotta quelques instants devant lui ; puis la voix tonitruante de Bid-Daum résonna dans sa tête, et son cœur se serra.
Enfin, il se souvint de son étreinte passionnée avec Salmacis et il se sentit triste et nostalgique.

Son existence avait basculé en quelques heures : le traître avait impitoyablement mis fin à son idylle naissante avec China et sa duplicité l’avait ensuite entraîné dans une situation qui le condamnait à tuer un de ses enfants afin de donner une nouvelle chance à l’Humanité.
Cette cruauté lui parut injuste : pourquoi lui ?
Il avait la sensation d’avoir totalement perdu le contrôle et fut à nouveau saisi de vertige...

Mais Frétigne chassa rapidement son désarroi ; l’intime conviction que son passé l’avait longuement préparé à vivre ces épreuves le poussa à redresser les épaules et à rejoindre Alyzée, qui l’avait attendu un peu plus loin, respectant silencieusement le cheminement de ses pensées :

- Allons-y !

Ils avancèrent calmement jusqu’aux premières habitations d’une petite ville nommée Margoldia.

Alyzée s’engagea résolument dans une rue peu fréquentée, puis il obliqua en direction d’une vaste place au centre de laquelle un groupe de femmes discutait avec animation en remplissant toutes sortes de récipients à l’eau d’une fontaine.
Ils bifurquèrent aussitôt sur leur gauche, dans une venelle obscure qui débouchait une centaine de mètres plus loin sur un croisement ; là, ils prirent par 2 fois sur leur droite pour se retrouver au delà de la place à la fontaine.

Alyzée désigna une enseigne à une dizaine de mètres sur leur gauche : « Le mur du Song ».
- C’est ici que se cache Salmacis, dans l’arrière-salle de cette boîte où se réunissent régulièrement les opposants au Conseil de Guidance.

Ils avancèrent encore et s’arrêtèrent devant une porte munie d’un heurtoir et d’un judas.
Sans hésitation, Frétigne tendit la main vers la porte en se tournant vers Alyzée :
- Tu m’accompagnes ?

A ce moment, une voix inconnue, venue du fond de ses entrailles, s’éleva jusqu’à sa conscience :
- Père, je suis Aladiah, conçue par Salmacis et toi.
Mon frère jumeau Ménadel, en gestation dans le corps de Salmacis, m’a demandé d’intervenir auprès de toi pour leur laisser la vie sauve.
Car de notre venue conjointe sur Terre dépend l’avenir de l’Humanité.

Frétigne s’était immobilisé, le visage défait.
Alyzée, qui allait lui répondre, le regardait sans comprendre.

C’est alors qu’ils entendirent des pas qui s’approchaient ; comme un seul homme, ils reculèrent en hâte sous un porche voisin.
De là, ils virent apparaître une silhouette que Frétigne reconnut d’abord à sa démarche, à la fois désinvolte et déterminée : superbement vêtu d’un long manteau rouge, Salmacis n’était plus qu’à quelques mètres...

Le dresseur de cyclones interrogea Frétigne du regard ; il ne fallut à celui-ci qu’un instant pour prendre sa décision.
Tout en sortant le Bézingogne de sa poche avec une main, de l’autre il désigna le fouet d’Alyzée en faisant tourbillonner son index.
Celui-ci acquiesça d’un hochement de tête ; il dégaina aussitôt son arme et la longue lanière claqua en direction de Salmacis, qui se retrouva proprement ligoté et bâillonné sans avoir pu esquisser le moindre geste ni le moindre son.

Pendant ce temps, Frétigne avait commencé à activer le Bézingogne, et le halo bleu familier apparut bientôt ; dès que l’ouverture fut assez grande, ils s’y engouffrèrent de concert, Salmacis solidement immobilisé entre eux-deux.